Association Familiale HEMPTINNE   

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A CEUX QUI AIMENT CITEAUX

Père André de Hemptinne o.c.

1914: Un épisode cistercien



1908: Adrien avec ses parents au monastère de Forges à Chimay



Cette photo a été prise à Mariasteen lors de la fête des 50 ans de mariage de son frère Charles (le courlis) et Jeanne S. de V.

À cette occasion on a fait des photos de groupe dont la suivante. Adrien est facile à reconaître à gauche.
Pour l'agrandir dans une nouvelle fenêtre il suffit de cliquer dessus.






A droite, photo du travail de ferme à la trappe.
Copie du carnet d'Adrien de H., achevé à Maltebrugge pendant le séjour qu'il y fit en 1918 et 1919

      La prière, trait d'union qui unit la terre au ciel, trouve son expression la plus haute et la plus efficace dans l'office divin, dont l'Ordre de Citeaux fait monter les accents vers Dieu à toute heure du jour et de la nuit. De l'Orient à l'Occident cette grande voix de la prière liturgique ne cessait point de s'élever vers le Dieu rédempteur, les abbayes répandues dans les différents coins de l'univers se succédant tour à tour à chaque heure dans l'accomplissement de ce sublime devoir.

      Les deux monastères de Palestine et de Syrie tenaient une place indispensable dans la continuité des divines louanges unissant l'extrême Orient à l'Occident... La guerre terrible que l'Allemagne a déchaînée en ces derniers temps a rompu les deux chaînons de ce lien de grâce et de pénitence...

      Dix-neuf cent quatorze! C'est la grande vague des passions humaines!.. Qui pouvait se flatter d'échapper à son action dévastatrice?

      Peut-être ceux qui, par leur éloignement du monde, répudiant l'atmosphère des discordes, ne voulaient vivre que de celle de la paix. Celle-ci du reste pouvait-elle s'être retranchée en des contreforts plus assurés que ceux des montagnes de Syrie d'accès difficile et périlleux? Sans doute, mais quoi de plus affolé et de plus cruel que l'orgueil des persécuteurs devant l'abîme de faiblesse des victimes.

      La folie de persécution de quelques-uns ne fut cependant pas celle de tous: pour ne pas être méchant, reconnaissons que presque dans tous les partis comme dans tous les rangs de la société musulmane se trouvent encore des têtes de bon sens désirant une expectative prudente au milieu des tourbillons de l'époque.

      L'antagonisme engendre la discorde. Il ne fallait donc plus, en ces contrées, s'étonner des évolutions de girouette dont on pouvait être victime.

      La première évolution qu'en notre paisible petit domaine cistercien de Cheikhlé nous dûmes subir fut de tomber des régions de l'espoir dans le réalisme d'une situation cruelle. La nature cependant par les intempéries de la saison semblait jalouse de nous conserver le calme de notre solitude. Les plus anciennes mémoires ne se rappelaient pas avoir vu se répandre dans la contrée des torrents d'eau aussi furieux! Les passions humaines dans l'exécution de leurs funestes desseins en subirent quelques retards et avaries mais, une fois déchaînées, connaissent-elles les obstacles?

      Pensez donc si c'est avec raison qu'elles faisaient rage: "Quelques moines, - - des moines français! -- possédaient en terre allemande une forteresse! ... une forteresse dont les munitions ne se comptaient pas'' Tel était du moins le rapport des clairvoyants de la contrée aux soi-disant défenseurs de la patrie.

      Une perquisition en règle s'imposait; un jeune officier de vingt-deux ans, saturé d'influences germaniques, croate d'origine en fit les pénibles frais, conduisant vers nous par quinze journées de pluies orientales sa cohorte de trente sauvages armés et des vingt-cinq mulets destinés à emporter le riche butin à trouver au monastère.

      Les ordres d'ailleurs étaient formels: la poudre et sa puissante soeur, la dynamite, devaient avoir raison de tout au moindre signe de résistance. Voilà comment le 25 Décembre 1914 le cliquetis méchant des armes se trouvaient aux prises avec le ''Pax'' bénédictin: faut-il le dire, en cette occasion, comme toujours, ce fut en se riant d'eux que Dieu triompha des pervers. Car comment en effet confondre d'avantage le fort que le dérouter par sa faiblesse?

      Voici du reste les différentes phases de cette petite victoire du moine sur le soldat.: dès les premières heures d'un jour sombre notre monastère était cerné! La surprise était aussi complète que vexante: que de choses à cacher! Néanmoins une vingtaine de minutes purent être mises à profit au moins par quelques-uns des religieux, pour mettre en sûreté quelques objets.

      J'avais pu, en effet, me rendre facilement compte, grâce à des sentinelles trop maladroites pour se cacher, qu'une visite d'un genre peu aimable nous était imposée!.. Avertir ceux qui pouvaient l'être, se débrouiller, firent l'agitation du court intervalle de temps nous séparant du moment de notre réclusion, sous bonne garde, dans la salle du chapitre.

      Pendant ce temps, l'officier inquisiteur, accompagné des deux premiers supérieurs fit la visite minutieuse du couvent. L'autorité civile d'ailleurs tenait ici très heureusement sa place en la personne de notre "kaïmakan'' (sous-préfet) peu ami de l'allemand tant par politique que par raisons personnelles. Aussi s'agissait-il pour les inquisiteurs de faire main basse sur une aubaine quelconque , son approbation, généralement froide, ne s'exprimait plus que difficilement, parfois même prenant le contre-pied pour plaider en notre faveur.

      Enfin, ayant bien fouillé partout, nos hommes ne trouvèrent même pas de quoi charger une de leurs bêtes. Car si, en réalité, ils avaient ramassé un peu d'étoffe, quelques médicaments, deux selles et cinq vieux fusils de guerre, une petite jument arabe ainsi qu'un vigoureux mulet confisqués dans nos écuries suffisaient au transport de ce matériel.

      A une heure de notre monastère, en la gentille résidence de Messieurs les Lazaristes, un résultat plus piteux encore était obtenu.

      Vous entrevoyez maintenant la confusion de fauteurs de cette stérile chevauchée recevant en plein public la décharge de cette déception amère... Qui sait si songeant aux voies mystérieuses de la Providence, vous ne vous êtes pas dit que, jaloux de sa divine et omnipotente présence, Dieu nous a infligé en ce jour une légère humiliation en nous refusant le temps de cacher nos cinq vieux et malheureux fusils de guerre. Ceux-ci, en effet, furent le seul élément qui fournit à notre brillant officier le prétexte d'un ironique sourire.

      Mais l'alerte était donnée! L'avenir se révéla, les jours suivants, par de pénibles et nouveaux pronostics. Les étrangers furent inscrits et réinscrits. Bientôt Monsieur Koeppel, ingénieur suisse, employé comme directeur du percement d'un tunnel dans les monts "Amanus'', pour le service de la grande ligne de Bagdad nous apportait au galop de son cheval, à travers les avalanches d'eau, une lettre du Père André, supérieur des Jésuites d'Adana, annonçant leur expulsion. L'espérance, en vain, avait échafaudé ses illusions.

      Le trente du même mois notre "kaïmakan'' nous avertissait également de l'ordre d'évacuation. Il était constitué l'heureux exécutant des hautes oeuvres!

      Bien que parmi les décisions possibles en perspective celle-ci fut la moins redoutée, combien nous fut pénible néanmoins l'abandon de ce très-aimé "talent'' confié par le Seigneur à la garde cistercienne! Que de forces morales et physiques avaient été usées par elle en des années déjà longues à la tache si ardue d'alimenter l'essence pénitente du christianisme au sein de la sensualité islamique. Résultats et trésors spirituels que l'esprit chrétien pouvait surnaturellement apprécier et dont seul aussi il pouvait comprendre la cruauté de la destruction! Enfin abandon aussi de fruits matériels produits d'un travail obstiné; ceux-là certes appréciés et estimés par tous.

      Quant aux formalités de la confiscation, car, disons le, c'était bien de cela qu'il s'agissait, elles furent bien adoucies par la bienveillance de l'exécutant.

      La permission d'emporter était large; les moyens malheureusement l'étaient moins. Les bêtes de somme recherchées avec soin pour les services militaires y étaient soustraites avec plus de recherches encore par la fuite dans les gorges profondes et inaccessibles de la montagne. Il ne fallait donc songer qu'à rendre les bagages les moins encombrants possibles. Nous tâchâmes de sauver un certain nombre d'objets ou d'ustensiles, soit en les confiant à nos familles chrétiennes soit en les cachant dans des cavernes.

      Avant de nous lancer dans l'inconnu douloureux des sentiers de l'exil, puisons à la cène du Seigneur le réconfort indispensable aux longs parcours à travers les escarpements de l'épreuve. Ce jour mémorable, cette heure unique en laquelle Jésus abandonnant son humble tabernacle nous laissa ce signe sensible d'une grâce actuelle qui nous était bien nécessaire, se trouva par une miséricordieuse convenance être la fête de l'apôtre Saint-André. Il est mon patron et Dieu permit que je fusse l'instrument des derniers mystères célébrés dans notre petite chapelle. Du reste, messe unique de ce jour, à laquelle s'unirent par la réception du Divin Sacrement le Révérend Père Prieur ainsi que tous nos Pères et Frères. Pour l'un de ceux-ci elle fur le viatique suprême préparateur de la transition formidable du fini à l'infini!

      Combien devenu froid, notre pauvre monastère, sans Jésus! Vraiment nous n'avions plus qu'à presser notre départ! L'heure triste en fut fixée au mercredi 2 décembre. Le soleil brillait d'un éclat tout oriental, mais que dire des tempêtes ravageant les coeurs? La vie ne s'enfuit-elle pas naturellement d'un organisme ruiné par la maladie? Le malheureux dont la catastrophe a anéanti le toit n'est-il pas obligé de s'éloigner de son habitation jadis si aimée?.. Ici rien de semblable. Bien au contraire: nos verdoyantes campagnes réclamaient nos labeurs, semblaient sourire à notre activité! Mais hélas, il y avait bien plus pénible encore! Une petite branche délicate, maternellement nourrie de la sève d'un vieux tronc me faisait penser à nos familles chrétiennes épanouissant leur joyeuse vie sans la liberté de notre drapeau... Lui abattu, que deviendront-elles, livrées à la merci du haineux musulman?

      Pleurons donc avec elles une larme de sang! Avec tant d'autres elle alimentera le fleuve immense de la vallée des larmes, méritant peut-être par cette contribution au tribut de la douleur un fruit de la précieuse semence "expiation''.

      Cependant il faut fuir! Et voilà que déjà, dans le lointain, il n'y a plus que les grandioses contours des montagnes sauvages parlant encore du domicile de la prière... Et bientôt ce n'est plus qu'un souvenir, mais un souvenir à la trace ineffaçable!

      Notre caravane de six religieux de choeur, de cinq frères convers et d'une vingtaine de (moucres?) en avait, ce premier jour, pour sept heures de marche. Méditant plus à loisir dans la solitude les soucis du moment, le Père Prieur nous avait précédés d'un pas plus rapide, tandis que derrière nous, de son propre choix, notre frère Berghmans, de nationalité allemande, tentait de rester quelques jours encore dans le pays.

      Après avoir coupé notre journée, vers midi, par un petit déjeuner bien mérité, nous la terminions le soir, le plus bellement possible en ces circonstances, au chantier du tunnel d'"Intilli''. En effet, Monsieur Koeppel et ses collègues mirent tout en oeuvre pour surajouter l'utile à l'agréable; ils ne s'arrêtèrent même pas devant la difficulté délicate de certains services signalés, acceptant entre autres le dépôt d'objets de valeur.

      Cependant, ce confortable (?) qui avait si bien réparé les forces des valides était demeuré impuissant devant l'épuisement du vétéran de la communauté: notre bon frère Prosper, âgé de soixante-quatorze ans, d'une santé délicate, faiblissait sous la tâche. Aussi tous les soins dépensés pour rendre son palanquin porté par deux mulets le moins méchant possible, ce nous fut une obligation bien pénible de l'y replacer le vendredi, et cela pour une étape de dix heures que des circonstances malheureuses vinrent encore allonger. Surajoutez à cela le vent froid sifflant des cimes des montagnes à franchir pour atteindre notre point terminus en la ville d'Osmanié, et vous comprendrez que s'il y avait de quoi fatiguer les forts, les faibles devaient être esquintés.

      Vers trois heures, une halte, et nos provisions nous reposaient un peu, exception faite toujours pour notre pauvre malade dont l'estomac ne voulu rien garder de ce que l'on avait tâché de lui confier. Les contrariétés de ce jour, au reste, étaient un nécessaire entraînement à une ascension vers un calvaire dont il nous était impossible de prévoir les dernières aspérités.

      Avez-vous jamais, pendant une nuit obscure, abordé, avec la perspective de devoir les affronter, les tourbillons d'un torrent mugissant que la saison rend formidable? Les premières heures de la nuit nous réservaient cette distrayante émotion. D'abord un peu d'hésitation sur l'endroit le plus guéable et ensuite, décidés, nous piquons de l'avant. A côté du palanquin, j'en observais la marche pénible: cette pièce délicate transportée au delà du torrent, je pensais chanter victoire lorsqu'au bruit assourdissant des eaux se mêla un cri d'alarme: la chute d'un frère dans le torrent! L'émotion, heureusement, ne fut que d'un moment. le Frère déjà âgé avait en effet chaviré mais au bon endroit de l'abordage sur la berge.

      L'arrivée à Osmanié n'eut lieu que vers les neuf heures. Madame la Lune, un peu paresseuse à se lever, finit par se montrer, nous envoyant une légère lumière précieuse pour nous, malgré sa petitesse, car la nuit n'était pas prête encore à nous accorder le repos. De longues heures devaient en effet ici nous laisser le loisir de repasser les souvenirs historiques d'une contrée grande par son passé, peut-être aussi par l'espoir de son avenir, en tout cas enfouie aujourd'hui dans l'humiliation de l'oubli, grâce à l'atavisme des convictions musulmanes.

      Dans le lointain septentrional de l'horizon, les pics neigeux des Taurus forment avec la chaîne de l'Amanus un angle immense encerclant comme des bras maternels de vastes et riches plaines recevant de leur sein vie et croissance. Par ailleurs, le golfe d'Alexandrette apporte à cette région la grande valeur que donne le voisinage de la mer.

      Enfin si l'on considère que nous sommes sur le chemin unissant l'Europe, la Palestine, l'Egypte, la Mésopotamie et l'Extrême-Orient, on ne s'étonnera pas qu'il vit défiler les conquérants les plus divers: les ambitieux poursuivant la soumission des mondes, tels les princes de la civilisation païenne, les passionnés de la vérité, comme les disciples de Jésus, et en particulier le grand Saint-Paul dont tant de noms rappellent ici le passage; les preux du moyen-âge se dressant encore si fièrement devant nous par leurs castels qui couronnent majestueusement de nombreux pics; les assoiffés d'or de notre siècle jetant à travers ces plaines la furie de la vapeur. Enfin, à ce moment, c'est la dérision des bandes turques mal armées, mal vêtues, mal nourries, qui jouent une sanglante et cruelle mascarade sur ce chemin des nations. Sans l'extraordinaire approvisionnement que leur fournissent leurs barbares alliée du Nord, un bâton les eût roulés dans la poussière.

      Quelque piteux qu'ils soient, ils ne laissent pas dans l'instant, de nous être bien ennuyeux car voilà dix heures et nous n'avons pu encore pénétrer dans la ville. Même on nous a fait dire que toute place est si bien réquisitionnée qu'il ne faut pas songer à en trouver aucune de libre. Force nous est donc de partir pour la gare de Topra-Kalé et d'y prendre un peu de repos jusqu'au départ du train.

      Osmanié est bien une station de la grande ligne de Bagdad, mais nous ne pouvons en profiter, les pluies formidables des jours précédents ayant emporté un pont et couvert la ligne en plusieurs endroits d'épaisses couches de vase. Donc deux heures encore de courage! Certes, la volonté ne fait pas défaut et pour les jeunes la chose est relativement facile; mais pour les vieillards et surtout pour notre pauvre Frère Prosper, le coup était rude.

      Dès que le nom de Topra-Kalé fut prononcé, toute la troupe des (?moucres ou moueres) vira sur la gauche, évitant de passer par la ville: j'étais derrière eux près du palanquin et les suivis sans m'apercevoir du mouvement de séparation qui se produit d'avec notre avant-garde. Peu après je signalais le fait mais on me répondit qu'il était sans importance puisque les routes se rejoignaient au delà de la ville. Mon Révérend Père Prieur s'achemina vers elle avec les autre religieux.

      Jugez de la surprise lorsqu'il s'y vit arrêter et interpeller au nom du Mustasareph sur l'abandon de son monastère! Ce monsieur du système turc obéit au Voli et commande au Kaïmakan. Ce gradé de l'endroit affirmait que son subordonné avait agi inconsidérément et trop vite; il décida de nous faire stopper.

      Quant au logement, la force nous le trouva à l'école arménienne catholique schismatique. Le professeur pas plus que les élèves ne se fâchèrent de ces vacances improvisée. Pour nous, combinant et allongeant nos couvertures, nous trouvâmes notre local en rapport avec leurs dimensions et n'eûmes par conséquent qu'à le trouver très hospitalier. Du reste, comment avoir ici la pensée d'une plainte? Les murailles qui nous enserrent sont les restes d'une église incendiée il y a quatre ans par les sauvages musulmans. Elles trahissent encore par des carbonisations lugubres la scène des massacres de cette époque. Trois cents chrétiens trouvèrent ici la fin la plus tragique dans un feu alimenté de liquides inflammables. Par un épouvantable raffinement de barbarie tout espoir d'échapper à l'épouvantable flamme leur était enlevé, car s'ils se présentaient aux fenêtres on les rentrait dans le brasier au moyen de longues perches. Alors involontairement on se prend à penser à certains rapprochements politiques, à songer que Guillaume en vénérant par ses largesses la mosquée de Mahomet ne pouvait agir pour lui-même et pour son peuple avec plus de convenance! Aussi tout bon Islam reconnaît fièrement ce souverain pour son "frère".

      Cependant de mon côté je ne cessais de presser la marche vers une gare où devait finir le supplice de notre pauvre frère Prosper. Après avoir traversé une mare de vase dont je craignis un moment de ne pas voir sortir nos mulets (ils y enfonçaient jusqu'au poitrail), je pus déposer à la salle d'attente mon pauvre exténué. Je sortis ensuite attendre ceux dont je croyais être suivi. Le problème d'un retard qui s'allongeait indéfiniment m'ennuyait pas mal jusqu'à ce que vers minuit, mettant un terme à l'enchevêtrement des solutions, étendu sur un banc, je m'abandonnai aux séductions de Morphée!

      Mais la coquine était maussade cette nuit là... A une heure sonnant, je suis secoué: Sa Révérence Dom Etienne était à mes côtés. Ah ça! m'avait-il l'air ennuyé: "En définitive ce n'est pas trop tôt!... Ni peut-être trop tard... En tout cas il faut repartir" -- "Repartir!! Et pour où?" -- "Pour Osmanié" -- "Ah non, je rêve, où sommes nous?" -- "En Turquie." -- "Oh! c'est possible, mais voyez mon Frère Prosper"... "Ecoutez, il y a place pour deux sur ce banc" -- "Soit jusqu'au matin".

      Le jour venu il fallut bien convenir de l'obéissance aux impitoyables autorités turques et faire machine arrière. Pour nous, quelques kilomètres de plus ou de moins ne comptaient pas, mais encore une fois que deviendrait notre pauvre malade après ces fatigues réitérées! Rentrés à Osmanié nous y fûmes retenus deux jours par une autorité très embarrassée de la ligne de conduite à suivre.

      Dans ces genres d'expéditions le grand nombre est généralement un avantage car outre le soutien mutuel il est indubitable qu'une influence plus grande évite bien des tracasseries. De ce côté jusqu'au dernier jour de notre embarquement nous n'allions pas avoir à nous plaindre. Voici comment le Dimanche nous vîmes notre caravane s'accroître.

      Monsieur Malaval, supérieur de la mission d'Akbès, signalée déjà plus haut, n'avait rien à envier à nos avanies. Comme nous, expulsé de sa demeure avec ses deux confrères et six religieuses franciscaines de Marie, il arrivait par une autre voie, il est vrai, au même résultat que le nôtre, c'est-à-dire à se voir le chemin intercepté de par les mêmes caprices nous barrant notre propre route. Nous partageâmes pour une journée notre petit local avec eux.

      Dans la soirée du dimanche six, l'ordre nous était enfin donné de poursuivre notre voyage vers Mercine. Le lundi à sept heures du matin un train en partance de Topra-Kalé nous menait à ce port. Les véhicules ici, comme partout ailleurs, en raison de la guerre était rares. On s'arrangea par un premier déplacement exécuté le dimanche soir. Ceux de cette première expédition étaient nos bonnes religieuses et les messieurs Lazaristes qui s'en furent se reposer dans les wagons à Topra-Kalé. Quant à notre démarrage, il s'exécuta tant bien que mal le lundi vers trois heures du matin.

      Eh oui! C'est que nous avions un paquet délicat et malgré toute la bonne volonté possible, les soins ne pouvaient être en rapport avec cette délicatesse. La fragilité de notre pauvre malade devenait effrayante. Cependant on gagna la gare où un banc fut aussitôt aménagé pour recevoir ses membres sans force. Il devenait évident que chaque pas de plus était pour lui une fatigue mortelle. Mais que faire, sinon poursuivre jusqu'au bout la montée du calvaire. Elle était rude pour ce disciple du Christ, car alors que le corps semble s'anéantir dans une inertie parfaite, par ailleurs, dans l'exténuation extrême ne frémit-il pas à chaque mouvement comme sous l'impression d'une dislocation complète.

      Et combien de fois déjà, depuis l'abandon de sa petite cellule, le Seigneur avait renouvelé en notre cher infirme les angoisses de cette agonie! Prix élevé sans doute mais non point disproportionné de la grande ligne directe vers la patrie rêvée de l'âme religieuse. "Courage, mon bon Frère", lui dis- je, "encore un pas à faire: il le faut"... "Je n'ai plus de courage" me répliqua-t-il... C'était le cri d'un corps vraiment à bout de forces. Encore quelques pas encore, il s'affaissait. Etendu sur le sol il trouva dans la mort la gloire de l'athlète se sacrifiant à son Roi! Celui-ci au reste n'encadrait- il pas le dénuement de son serviteur d'une majesté saisissante.

      Les rocailles de ce chemin de l'exil, sans même un brin de paille pour en adoucir la rugosité se trouvaient être au milieu des vastes plaines de l'Asie comme un tremplin délicatement établi à cette âme que le devoir avait sévèrement éprouvé dans les quatre parties du monde, pour franchir enfin le seuil de l'éternité. Tandis que je donnais l'absolution suprême à notre cher agonisant, que je priais le Seigneur de lui accorder sa bénigne et parfaite indulgence, qu'enfin près du cadavre j'achevais les prières de la recommandation de l'âme, mon Révérend Père Prieur remplissait les formalités nécessaires au transport de la chère dépouille, de sorte qu'avec elle, le soir de ce lundi sept, journée rudement remplie, nous atteignîmes le port de Mercine, lequel devait être pour nous celui de la délivrance -- croyons-nous!

      Le consul d'Amérique avait heureusement réglé toute choses pour l'heure de notre arrivée, de sorte que nous pûmes nous rendre directement au couvent des R.R. P.P. Capucins.

      Ici quelques nouvelles et désagréables surprises. L'ordre d'expulsion promulgué par la Sublime Porte n'avait eu en réalité qu'un jour d'existence. C'était pour nos Turco-Allemands par trop loyalement simpliste de laisser échapper une proie si bellement mise entre leurs griffes. Par ailleurs, pour peu que le vrai de la situation en Orient soit connue, on saisira combien de raisons nos adversaires germains (car c'étaient eux surtout qui se dressaient devant nous) avaient de motifs d'en finir le plus radicalement possible avec ces soutanes françaises! Ruiner des oeuvres? Elles se relèvent! En chasser les pionniers acharnés? C'est remettre la patrie; mais peut-être ceux-ci définitivement disparus aurait-on fait meilleure besogne.

      D'ailleurs il était plus que temps de s'enivrer un peu de douces représailles. N'avait-on pas déjà été trop gorgé d'amertume par ces pasteurs vigilants, ruinant par la persévérance de leurs humbles labeurs les moissons protestantes aux espérances les plus riches. On savait bien la raison du trop peu de succès de cet or impérial si somptueusement étalé en des établissements dont presque aucune ville ne se trouve dépourvue. Rappelons aussi, en passant, le plaisir toujours enivrant pour un musulman de fouiller de son coutelas le coeur d'un chrétien.

      Alors, pour être pratique, il fallait choisir aux religieux et religieuses un endroit perdu dans la sauvage Turquie. On y aurait les coudées franches. Si ces considérations pouvaient aviver en nous le désir du départ, il faut avouer que celui-ci se trouvait singulièrement aiguisé par la genre de supplice de Tantale auquel nous étions soumis. En effet, à quelques pas de nous, dans la mer libre, flottait la planche du salut: un navire italien retenu par le consul de cette nationalité, attendait notre libération pour lever l'ancre. Ce fut donc tout naturellement que les émotions de la semaine passée à Mersine se résumèrent surtout dans cette alternative cruelle d'espoir ou de désespérance: de voguer vers l'Europe ou de cheminer vers une soucieuse captivité.

      A notre entrée dans le couvent des R.R.P.P. Capucins, nous le trouvâmes évacué par ceux-ci mais rempli de Jésuites. Les premiers en effet avaient été dès le premier décret d'expulsion mis brutalement à la porte et aussi-tôt embarqués. On répétait ainsi la manière grossière dont se souillèrent les autorités turques en expulsant les religieuses de la ville: ces persécuteurs arrivés chez elles à l'heure du repas eurent la galanterie de se repaître de la nourriture de ses pauvres filles tandis qu'elles étaient priées dans la demi- heure de vider les lieux. Quant aux R.R.P.P. Jésuites, partis d'Adana avant la révocation du décret, ils ne trouvèrent pas moyen de s'embarquer, du moins de manière sûre. Une espèce de pirate s'offrait, il est vrai, à les conduire à Chypre moyennant des prix exorbitants mais ils n'osèrent risquer cette aventure. Voilà comment le lundi soir nous les trouvions encore à Mersine et comment notre nombre, sous les autorités respectives du Père André, supérieur des Jésuites, de Monsieur Malaval et de notre R. Père Prieur était porté à vingt-trois. Comme curé d'une paroisse latine italienne on avait permis au R. Père Justinien, carme, de rester dans son couvent. Ce fut lui qui, à notre très grande consolation, offrit dans le caveau des R.P. Carmes une place à la chère dépouille mortelle de notre regretté Frère Prosper. De sorte que le mardi 8 décembre, tandis qu'aux premières heures de la fête de Marie Immaculée nous obéissions au pieu devoir de l'ensevelissement de notre Frère, sans doute la couronne de vie et de gloire lui étaient dévolue par les mains sans taches de la plus miséricordieuse des mères.

      Le jeudi fut un jour aux aubaines douces, aux espérances ensoleillées!

      La sauvagerie turque eut un moment de victoire sur elle-même et se débarrassa de victimes qui lui étaient une honte. Nos bonnes religieuses franciscaines reçurent la liberté et semblables à de petits oiseaux dont la cage s'est mystérieusement ouverte, elles s'échappèrent sans laisser le temps d'un retour à l'animal sournois qui les abandonnait. Ce nous fut à tous, mais en particulier à Monsieur Malaval un sensible soulagement que de voir ces braves filles prendre leur essor vers des régions hospitalières. Tout joyeux de posséder enfin dans son flanc protecteur un trésor convoité depuis huit jours, mécontent par ailleurs de n'avoir pas obtenu tout ce qu'il réclamait, le petit navire italien ébranla enfin son impatiente hélice, donnant la liberté aux uns, emportant pour les autres de l'espoir jusqu'au dernier rayon.

      Le vendredi, l'atmosphère surchargée nous annonçait un coup de foudre. Il est de la nature des orages d'être effrayants sans cela toujours effrayer surtout si l'on se trouve bien cuirassé contre les fortes secousses. Par la grâce du Seigneur nous l'étions tous, attendant avec patience les événements du jour.

      L'après-midi, les R.R.P.P. André et Etienne étaient enfin invités à prendre chez Monsieur le Consul des Etats-Unis les décisions des autorités musulmanes. Ils s'y attardèrent passablement et nous eûmes le loisir de nous saluer cent fois de cette question: "Sont-ils rentrés?" Pendant le souper la conversation vécut encore du piquant de l'inconnu... Chacun voyageait par l'imagination dans le pays de son choix.

      Il fallait pourtant convenir qu'à s'écarter trop de la mer on courait bien des périls; qu'une petite ville au pied du Taurus réunit d'indiscutables avantages. Entre autre celui de rester sous l'autorité du Vali d'Adana, homme très connu de nous et selon nos sentiments assez bien disposé à notre égard. Nous savons cependant qu'à tabler sur l'amitié turque l'on s'égare en mécomptes de simplistes.

      Mais voici nos supérieurs qui rentrent un peu nerveux. Il y a évidemment quelque chose de très intéressant. Ainsi tous rassemblés au petit divan sommes-nous d'une attention significative. Le R.P. André jette un regard interrogateur au R.P. Prieur, vainc sa petite émotion et part en guerre: "Les affaires ne vont pas très bien. Malgré de nombreuses démarches, impossible de rester à Mersine. Il faudra être demain à la première heure à la disposition des Zaptiés (gendarmes) qui nous conduiront à Adana. Là on ne sait pas encore quoi. Oh! mais c'est parfait, on nous mystifie. Voilà qui est bien oriental. C'est du reste très bien pour les mystiques." "Comme cela, (le bon Père André nous redit cela à merveille) nous ferons la volonté de Dieu à l'aveugle".

      Voici d'ailleurs la décision qui contenta tout le monde, même ceux qui devaient le plus en pâtir: ne partiraient pas les religieux pour qui l'âge et la fatigue rendaient le voyage trop périlleux. Le R. Père André se voyait de ce chef séparé de son troupeau et le R. Père Prieur du sien. Maintenant pas de temps à perdre. Il se faisait tard et chacun devait extraire de bagages déjà réduits la quintessence. Etablir quoi? Ce petit baluchon de soldat transportable par monts et par vaux. Chacun bâcle cela assez rondement, désirant dormir un peu avant la célébration des messes qui doivent commencer de grand matin.

      Samedi, branle-bas général! "Voyons mes Pères, mes Frères, dépéchons-nous, les zaptiés sont là." Les bonshommes sont bien pressés. Le train ne part pas de sitôt... Vous n'y êtes pas: il faut aller au "Couak". Et en effet, nous voilà inaugurant une de ces promenades de prisonniers variant quant au ton selon l'humeur des chefs. Elles ont pour but de nous mener à l'appel. Que d'ennuis ces chefs en cours de route devaient nous prodiguer!

      Ce serait peut-être le moment d'apprendre les noms des captifs qui vont entreprendre un chemin nouveau, d'émotions très variées. Ecoutons-donc le commandant faire l'appel. Il commence par les R. Pères Jésuites: "Rigal (père ministre) -- il remplacera le R.P. André, supérieur -- Bronchain (préfet des études) Darcier, Justiniani (professeurs), Cunapas (aïe! un éclat de rire interrompt notre gros Turc qui se fâche et répète avec force) -- pauvre abbé Cunapas, il n'est pourtant pas si méchant ni de nom ni de personne, surveillant très maigre chez les R.R.P.P. Jésuites, il a vraiment la qualité très appréciable que lui donne notre officier de gendarmerie. Plus d'une fois nous eûmes l'occasion, en des véhicules étroits, que peu de place devait lui suffire -- Renard, et un autre frère arabe dont le nom m'échappe.

      Voici les Lazaristes: Malaval, déjà connu, Pasquez, missionnaire en la même mission d'Akbès. Enfin le tour des Cisterciens: Chrisostôme (président), Joseph Pire (belge). On explique à ceux de cette nation la possibilité de rester libres moyennant recours au protectorat allemand: pour les Turcs, la Belgique n'existe plus et il n'a pas été au dessus de leur logique de trouver qu'on ne pouvait être en guerre avec une nation non-existante -- mais ce qui dépassait leur conception c'était de prévoir qu'en levant la tête le belge obligerait le turc de baisser la sienne.

      Puis la liste se termine par ces derniers noms: Bernard, choriste; Guillaume, novice rappelé sous les drapeaux; Léonard, Grégoire, Lazare, frères converts. Moi-même, ayant répondu un vigoureux "présent", nous voilà dirigés sur la gare.

      Les prisonniers ont un wagon de troisième réservé pour eux: c'est nécessaire. On nous a cité un Vali, celui de Beyrouth si mes souvenirs sont fidèles, qui par respect pour les religieux les fit monter en seconde. Mais nous élevons de vives protestations lorsqu'on veut nous faire payer nos places. Ces protestations furent d'ailleurs parfaitement inutiles! Nous énonçâmes un refus formel par simple et bonne raison d'impossibilité. Mais une solution à cela pour un turc n'était pas difficile. En avant alors par la route jusqu'au premier poste, de là au suivant, et ainsi de suite. Si vous avez peine à poursuivre votre route, le bâton vous aidera; vous entendez de quelle manière!

      L'expérience n'était guère tentante et il nous fallu déjà alléger une bourse d'une disproportion très sérieuse avec l'entreprise du moment. Celle-ci cependant voulue de Dieu, pouvions-nous douter qu'il ne se fasse notre grand trésorier?

      Notre coursier de fer en travail pour nous mener à Adana est à la ration aussi; son allure maladive nous permet-elle de dévisager facilement au passage maints personnages non moins intéressants pour nous, que nous ne le sommes pour eux. C'est parfois lorsque la ligne traverse un camp, mais c'est surtout dans les gares que les accoutrements les plus disparates et les plus baroques des recrues turques nous amusent beaucoup.

      Chose singulière aussi que l'âge avancé d'un bon nombre de ces soldats turcs. Inscrits plusieurs années après leur naissance sur les registres civils par des parents soucieux de payer le plus tard possible l'impôt dû pour les enfants mâles, ils ne sont plus jeunes que dans la science gouvernementale. Nos regards s'entrecroisent très bénévolement avec ces miliciens: on a eu beau claironner à tous les échos la culpabilité de la France, ceux-ci n'ont pas rendu aux calomniateurs les réponses désirées. Aussi pouvions-nous passer partout au milieu des troupes sans crainte et même sans aucune gêne. Mais voici la morgue! Attention! Inutile de dire quel en est le marchand. Ce jeune germain.. (ici les gens de sa nationalité sont presque tous blancs-becs fiers de galons d'un autre âge ce qui entre parenthèses ne facilite pas les bons rapports avec les vétérans de l'armée turque).. ce jeune germain, dis-je, revend en surabondance sa prolixe production aux chapeaux français. Cela naturellement n'obtient d'autres résultats que de nous divertir.

      Parvenus à Adana, l'on nous conduit incontinent à la gendarmerie. Enfermés au corps de garde nous y éprouvâmes l'ennui d'une station prolongée, malgré les démarches du consul américain arrivé avec ses cavas en même temps que nous; malgré aussi les efforts de monseigneur l'Evêque Arménien d'Adana dont nous reçûmes la visite empressée dès qu'il sut notre arrivée; quant au vali, il restait introuvable et sa décision par rapport à notre sort se faisait attendre.

      C'était d'ailleurs de son Excellence le rôle aujourd'hui imposé par les circonstances: faire comprendre que les relations d'hier n'étaient plus celles de l'heure présente.

      Quant à la décision, elle vint vers six heures du soir; nous l'attendions depuis onze heures. Elle était d'ailleurs aussi satisfaisante que possible.: pleine liberté nous état accordée aussi bien pour le logement que pour nos allées et venues.

      Celle-ci, comme celui-là, nous apprirent que les bons chrétiens d'Adana, mûris par le sang des massacres (les ruines du dernier encore debout témoignent des cruautés turques de cette terrible année 1910)savent pratiquer une charité véritablement dévouée. C'est peu pour eux que de nous prodiguer tous les détails des réceptions cordiales: ils nous donnent de l'attachement, cette note délicate d'ignorer de la prudence maints actes un peu froids quoique bien naturels devant des espions toujours en éveil. Monseigneur, après avoir prélevé sur la troupe des prisonniers six religieux, abandonna les autres aux vives revendications de ses paroissiens.

      Pour ceux-ci ce fut un honneur et une joie de rendre aux zélés Pères Jésuites un peu de ces attentions dont ils sont eux-mêmes l'objet de leur part depuis des années déjà nombreuses et il n'est rien qu'ils ne firent pour effacer la pénible impression de la vue d'un établissement pillé et déjà souillé par les turcs.

      Dans ces conditions, rien d'étonnant si le temps se faisait bon dans cette cité et nous eussions volontiers souhaité y être oubliés de nos ennemis. Eux cependant n'eurent d'autres souci en cette occasion que d'oublier la bonne insouciance de leur race à précipiter l'action. De sorte que sans autre pitié pour nos personnes ils nous dirigeaient le lundi 14 décembre sur l'antique Alep.

      Quitter Adana est bientôt fait mais oublier Monseigneur et nos chers coreligionnaires ne se fera jamais car la charité a le privilège de survivre aux séparations et aux hécatombes.

      Eh oui! combien en retrouverons-nous au sortir de l'affreux tourbillon, de ces mains charitables qui, après nous avoir reçus affectueusement, surent encore nous poursuivre d'une charité pratique!

      Monseigneur, en générosité, ne se laisse dépasser par personne. Il alla même jusqu'à nous faire rougir d'un confort au-dessus de nos conditions de prisonniers. Voyez plutôt ces nombreuses voitures nous attendant devant l'évêché! Ce sont les attentions de notre bon évêque!

      Nous les apprécions fort, tant pour leur côté aimable que pour les fatigues qu'ils nous épargnent. Elles nous valurent de gagner bientôt une gare et d'être transportés aussi rapidement que possible par le cheval-vapeur. En effet, les allemands, pour atteindre Bagdad, n'acceptèrent que la ligne droite.: leurs gares alors s'éparpillèrent dans les déserts au petit bonheur des endroits plus ou moins voisins à desservir.

      Adana, comme centre important, eût bien mérité un peu plus d'attention mais néanmoins on ne manqua pas de laisser aux habitants la jouissance de savourer la nécessité d'un beau tramway.

      La farce des coupons de Nercine, pour être tombée dans le passé, n'était point oubliée. Qu'arriverait-il si elle se renouvelait? Soucieux d'éviter une secouade par trop désagréable, nous avions accumulé les garanties d'un voyage gratis. Aussi, fort de la parole de son excellence le vali, nous nous installâmes la conscience parfaitement tranquille en notre compartiment, pour cette fois hospitalier.

      Mais voici notre "Zaphié" qui, pas plus troublé que nous, réclame le prix des coupons! "Oh! ça non! Son Excellence"... "Son Excellence veut qu'on paye".. "Mais"... "Mais il faut payer! Dépêchez - vous!"...

      Oh! ce que c'est que d'être la faiblesse devant la force! Cependant, faut-il s'y résoudre? Le voyage est long, par conséquent cher. Le "Bon Dieu" d'Orient ne voudrait-il pas de faire aujourd'hui un peu plus oriental avec ces fripons? Peut-être. Voyons.

      Deux circonstances également solennelles obligent notre très important vali militaire d'être en personne à la gare. Un Cheik arabe revenant de Constantinople passe aujourd'hui par ici. Ce sont personnages devant lesquels nul turc ne pourrait pour l'instant trop se prosterner. Puis le commissaire général de la police pour le vilay et d"Adana s'en va prendre position à Beyrouth. C'est un "Monsieur" que l'on accompagne jusqu'à la gare... Le Bon Dieu nous fait des avances: à nous d'en tirer parti!

      Il semble que le vali, mis en demeure de se prononcer, n'oserait démentir une promesse faite solennellement. Mais il faut arriver jusqu'à lui.

      De personnage en personnage nous eûmes bientôt notre filière. Reste à notre honorable drôle de truquer sa réponse.

      Cela, parait-il, ne l'embarrasse pas/ Le train en partance est celui des voyageurs . Si nous le prenons il faudra débourser. Mais si nous voulons patienter, il passera dans la journée un tram militaire qui nous voiturera gratis. Ceci est effet est bien simple. Que ne s'était-on expliqué plus tôt? Affaire ne nous extorquer sous des apparences honnêtes le plus d"argent possible. Naturellement l'ombre d'une hésitation ne nous était pas possible et vers les quinze heures notre locomotive ébranlait son interminable file de wagons de guerre.

      Bientôt apparaît à l'horizon la rangée gracieuse des pics de l'Amasius. Durant plusieurs jours ils nous feront rêver aux lieux de solitude et de paix qui s'y dérobent à nos regards attristés. Puis c'est cette gare de Topra-Kalé devenue mémorable pour nous à plus d'un titre, mais surtout par l'agonie et la mort de notre regretté frère Prosper.

      A partir de celle-ci les lumières du train sont soigneusement éteintes car la ligne, avant d'arriver à Alexandrette, longe la mer pendant un long trajet. Nous pûmes y parler de bombes sans avoir cependant l'honneur d'en recevoir. (Ce n'est heureusement pour nous que quelques jours après notre départ de la susdite ville que les anglais détruisaient cette ligne).

      Arrivés en pleine nuit à Alexandrette nous dûmes à l'obligeance du directeur de la police d'Adana, connu par la plupart d'entre nous et devenu depuis quelques jours notre compagnon de route, nous dûmes dis-je de pouvoir nous rendre directement à la mission des pères Carmes.

      Ici se place la rencontre bien impressionnante que nous fîmes le jeudi avec un pauvre père Carme. On le traînait à pied de poste en poste depuis Badgad. Accusé par d'anciennes haines de trahison il fut arrêté et suspendu pendant quatre heures par une corde passée sous les bras, de manière à ce que la pointe des pieds seulement touchât terre. A cette position on surajouta toutes espèces de tourments. Mais un sujet de gloire pour lui fut l'occasion qu'on lui procura de confesser le Christ. Invité à se libérer par l'apostasie, il refusa d'un énergique "Jamais"! Ce fut alors l'explosion d'une rage satanique et les barbares qui le torturaient s'acharnèrent à lui arracher à qui mieux mieux sa magnifique barbe. Où allait-il? Il l'ignorait complètement. Tout ce que nous pûmes pour lui fut de lui glisser quelques pièces d'or... Mais hélas, les lui aura-t-on laissés?

      Nous étions encore sous l'impression pénible de cette entrevue lorsque nous nous vîmes nous-mêmes sous le coup d'une méchante menace. L'autorité de la place, ennuyée de ne pas nous voir partir, faisait prévenir nos zaptiers d'avoir à débarrasser le terrain de notre présence. Sur leur réponse que des voitures ne pouvaient être trouvées, on leur signifia de nous faire marcher.

      Ces ordres nous furent communiqués et nous n'eûmes rien de plus empressé que d'en faire part au vice-consul d'Amérique. Celui-ci, d'une énergie contrastant singulièrement avec la bonhomie remarquée assez généralement ailleurs chez les diplomates, fit demander séance tenante, sans même nous permettre de quitter son bureau, des explications.

      Le haïmakan encore justement mortifié d'une réprimande venue de haut lieu, que lui avait valu notre protecteur, n'avait cure de s'embarrasser d'une nouvelle histoire. Il affirma donc des intentions pacifiques mais nous fit cependant savoir que nous avions à trouver le plus promptement possible nos voitures.

      En fait, cela regardait la gendarmerie. Nous avons cependant stimulé nos zaptiés, leur promettant bonne récompense, lorsqu'ils nous auraient procuré ce que nous cherchions. Le soir de ce même jour, jeudi, une caravane de voitures rentrait d'Alep. On s'en empara avant leur arrivée à Alexandrette et il fut décidé que nous démarrerions sans perdre de temps, car certainement, s'ils en avaient la possibilité, les officiers arrivant de nuit, nous frustreraient de nos chères carrioles si nous n'avions déjà délogé. Nos véhicules sont de vrais "arabas" turcs, c'est-à-dire des planchers roulants; on prend là - dessus toutes les positions, excepté celle de s'asseoir, généralement préférée par l'européen.

      Trois grosses journées, en valant presque quatre, nous donneront le temps d'apprécier le système. A côté de ce détail, chose plus grave, était le prix des voitures. Impossible de ne pas le couvrir de nos propres deniers. De ce chef nos fonds subirent une baisse désastreuse!

      Quant à la route, venez avec nous: vous en connaîtrez les charmes et vous conviendrez qu'en de bonnes conditions elle peut être une belle promenade. Pour nous, en ce moment, il n'y a guère d'illusion à se faire. Nous continuons la montée du Calvaire.

      La nuit profonde, l'heure en laquelle les honnêtes gens ne bougent point de chez eux est celle choisie par la force pour nous diriger vers les précipices nombreux et profonds du fameux col de Beïland, passage unique pour ceux qui dans ces parages veulent franchir la chaîne des Amanus. Sans doute il est délicieux, par un violent soleil, de se perdre dans les défilés capricieux de ces montagnes enivrantes par la fraîcheur de leurs vallons, éblouissantes par la hardiesse de leurs pics survolant la charmante Alxandrette, se mirant dans l'azur argenté de son golfe majestueux. Mais que nous somme loin de ce rêve en cette nuit de méchantes ténèbres et de frimas hivernaux.

      La rage des eaux en avalanches, lorsqu'elle n'a pas creusé en notre chemin d'affreux précipices, en a fait presque pour autant partout d'inextricables bourbiers. D'autre part nos chevaux sont à bout. Ces malheureuses bêtes revenaient d'un voyage exigeant au moins un jour de repos et on les remit au travail l'instant de leur arrivée. En de pareilles conditions nous pouvions estimer comme le moindre des maux nos nombreux retards. Parfois il fallait dételer pour secourir tel équipage embourbé ou tel autre qui avait versé, ou encore faire une pause un bon moment afin de rendre un peu de souffle à nos pauvres coursiers . Aussi à deux heures nous estimions-nous heureux de nous retrouver au complet à Beylan. Ce bourg doit une juste réputation de pittoresque à la gorge profonde en forme de précipice sur laquelle il s'est campé tant bien que mal, mais avec beaucoup d'élégance, reliant ses deux flancs pardessus les abîmes, par plusieurs aqueducs qui achèvent de donner au paysage son cachet original.

      L'eau conduite dans toutes les directions sème partout la fraîcheur et fait retentir au loin le chant de ses hautes cascades. Généralement réjouissantes, elles ne sont pour nous, en cette obscurité froide et humide, qu'un murmure frissonnant tandis qu'à la porte du postel nous attendons de zaptiés engourdis et très mécontents d'être dérangés à pareille heure une décision. Ils n'ont garde d'ailleurs de bouger et nous renvoient avec nos gardiens où bon leur semble.

      Ceux-ci choisissent trop bien un premier café déjà envahi par des officiers. Le "baes" entre en fureur de notre audace à troubler le repos de ces messieurs... Nous sommes vivement renvoyés.

      On heurte ailleurs, et ce n'est pas sans violence que nous parvenons à nous faire ouvrir. Ici c'est une vaste place voûtée, ancien reste sans doute d'une forteresse. Des bancs tout autour de la salle sont couverts de dormeurs. Restent quelques chaises libres et quelques tables: on pourra sommeiller un peu. Très heureusement nous parvenons à nous faire servir un rien de café bien chaud et moyennant une bonne flambée nous voilà quelque peu réchauffés.

      Vers les huit heures, alors que nous avions tous réintégré nos places en nos véhicules respectifs, l'on se mit à nous compter et à nous recompter à des intervalles différents pendant une grosse heure. Ce malencontreux exercice était causé par la disparition d'un de nos frères qui, peu au courant des devoirs d'un prisonnier, jugeant plus agréable de faire un bout de chemin à pied, avait sans prévenir personne pris les devants.

      Les conclusions vexantes de cette escapade furent que deux zaptiés, partis en reconnaissance, ramenèrent notre maladroit promeneur en le gratifiant d'une telle volée de coups qu'il avoua avoir cru qu'on allait le tuer. Pendant plusieurs semaines il en eût les poumons absolument congestionnés. D'autre part, malgré les explications fournies, le commandant de gendarmerie ajouta aux lettres qui nous accompagnaient l'accusation ridicule et par trop mal intentionnée d'une tentative de fuite. Il savait, le sauvage, ce que cela pouvait nous valoir!

      Au sujet de ces lettres que nous vîmes si souvent passer entre les mains de nos zaptiés et même déployer devant nous lorsqu'un appel nominal était jugé utile, il faut dire qu'elles nous intriguaient passablement à cause du lieu de notre destination qui y était indiqué, toujours ignoré de nous. Bientôt la belle occasion de dévoiler ce mystère nous allait être fournie.

      L'étape de ce jour est toute entière à travers la montagne par des routes dont il n'y a plus à dire la qualité mais dont deux mots conteront la caractéristique histoire. Construite selon toutes les règles de l'art il y a de cela quelques dix ans par des ingénieurs européens sur les anciens restes d'un chemin vieux comme le monde, elle n'exigeait plus comme garantie d'existence que la pelle du cantonnier. L'autorité turque avoua son ignorance de cet instrument, affirmant l'antique coutume, en cet indolent pays du beau soleil, que chemin fait y doit subsister de sa propre endurance. Celui-ci cependant, fatigué par l'usage, devient généralement si boueux que force est de fuir sa rugosité, cherchant sur les côtés le service qu'il refuse au centre. Parfois, si on l'affronte encore, c'est comme par dérision, le traversant, pour prendre sur son flanc droit le terrain propice que n'offre plus le gauche.

      Mais le goût du transport rapide s'infiltre partout; même un turc (avouons que c'est un jeune) a trouvé le progrès d'un service automobile entre Alep et Alexandrette. Alors il faut à notre vieille route ridée rendre peau lisse de jeunesse offrant à l'auto légère passage commode. Ce beau travail a déjà dans les parages d'Alep été accompli par une société française. Reste à travailler la partie que nous parcourons actuellement. D'innombrables recrues parachèvent activement cette besogne, car la stratégie réclame ici une circulation facile.

      Pendant la journée, le giboyeux lac d'Antioche nous a réjoui de son beau panorama. Descendus maintenant des hauteurs, au niveau de la vaste plaine que nous aurons à digérer demain, il a disparu derrière les ondulations du terrain. Enfin voici que se présentent les premières maisons en ruines de Karkhan. Elles proclament ici comme à Adana, comme en bien d'autres endroits, la violence des derniers massacres.

      La course d'aujourd'hui était terminée; on nous conduit tout droit au poste de gendarmerie. Il est environ six heures. Nous aurions encore le temps de chercher ailleurs un logement, mais, soit que le fait fut exact soit qu'on ne chercha qu'un prétexte pour nous tenir sous clef, on nous déclara que jusqu'au dernier recoin tout était envahi par les soldats. Cela pouvait être; par ailleurs la surveillance se fait très étroite. les deux salles formant l'étage de notre logis, une seulement nous est accordée et occupée déjà en partie par les zaptiés il est évident que nous n'y trouverons place, tous, que très difficilement. A côté une grande véranda nous tente mais dépourvue de fermeture il faut y renoncer.

      Force fut donc de nous serrer le plus possible et moyennant de la bonne volonté, tout le monde finit par trouver à s'allonger.

      Cette nuit me rappelle l'amabilité de Monsieur Phalenda, directeur anglais de la banque ottomane à Adana, prisonnier comme nous: il avait emporté suffisamment de couvertures et très obligeamment il m'en passa une qui de son épaisseur et de ses dimensions, pour mes voisins et moi, vint adoucir d'autant le plancher. Quant au froid, nous en étions garantis par les deux couvertures de nos petits paquets respectifs. Pour la nourriture, aucune difficulté: elle avait été amplement prévue pour tout le voyage.

      Les deux jours suivants la besogne devait être dure. Nous l'attaquâmes le dimanche de très bonne heure. Malgré une pluie persistante, nous marchions assez rondement, la route allant toujours s'améliorant au fur et à mesure que nous nous rapprochions de notre but.
 
 
 
 

      La région à traverser est au nord du lac d'Antioche la vaste et riche plaine s'étendant depuis ce lac jusqu'à l'Anti-Taurus. A l'ouest se dresse, sauvage, la chaîne de nos montagnes, celle abritant le monastère de Notre Dame du Sacré Coeur. A l'est nous ne rencontrerons guère que quelques montées relativement douces nous introduisant dans l'immense région plate d'Alep.

      Parmi les distractions du chemin nous pouvons certes noter les troupes turques cheminant piteusement sous une pluie battante.

      Très intéressants aussi à certains points de vue ces nombreux marais résultats de l'incurie ottomane, toute à l'opposé du génie romain qui par le curage intelligent de la rivière Oronte, décharge naturelle du marécage, eût asséché celui-ci et maintenu le lac d'Antioche à un niveau suffisamment surbaissé.

      Enfin, voici qui est particulier au pays: caracolant gracieusement dans les herbages, des centaines de chevaux nous révèlent la présence d'éleveurs circassiens. Ceux-ci de leurs membres bronzés, soudés aux plus nobles de leurs coursiers, par-dessus les obstacles, d'un bout à l'autre franchissent la plaine, ramenant vers le centre ceux de leurs élèves trop épris de liberté.

      Pourrons-nous finir notre étape avant la tombée de la nuit? Nous l'eussions vivement désiré lais il devient évident que, du train où vont les choses, ceci nous sera impossible. En effet, aux nombreux postes, obligeant changement de zaphiés, l'on nous fait perdre un temps considérable. Voici un poste dont le zaphié improvisé ne peut trouver de monture. Il s'affaissa alors dans la voiture occupée par le P. Bernard et moi. C'était un bon turc aimant bien les français. Il ne tarissait pas d'éloges quant à l'obligeance de celui qui, il y a peu de temps encore, l'occupait sur cette route et avait eu à l'égard d'un de ses enfants malades des soins paternels.

      Il est environ vingt et une heure lorsque, le premier, mon cocher s'arrête devant un malencontreux petit poste de gendarmerie. C'est Cheik Abulama. Le commandant nous apprend aujourd'hui qu'il est brutal! C'est un peu de son métier. Demain matin nous aurons l'occasion de l'estimer pour sa franchise et sa fermeté. La seule tare chez lui semble être une pointe de germanisation. Encore pouvait-elle bien n'être que de circonstance.

      A mesure que nous approchions d'Alep, nous souffrions davantage de ce commencement de corruption. Cette ville en effet est complètement allemande dans son autorité.

      Que dire du taudis ou l'on nous a introduit et de manière dont la chose se fait. Pour ma part j'avoue que le sang bouillonna dans mes veines lorsque je sentis sinon douloureusement au moins isolément la cravache de notre rustre m'inviter à passer dans le trou que l'on nous réserve pour la nuit. Par ce mot je ne crois pas baptiser trop mal ce refuge, sans aucune ouverture d'aérage! Nous sommes moins bien partagés que les animaux qui se trouvent dans les deux écuries de droite et de gauche s'ouvrant sur notre place.

      Pour comble de disgrâce, quelques soldats trempés jusqu'aux os, se sont accaparés du meilleurs de notre logis, l'espace qui nous restait ne nous laissant aucun moyen de nous étendre. On s'accroupit donc comme on peut, qui sur un morceau de bois, qui sur un paquet, qui contre la muraille. Mais voici du piquant dans l'affaire! Nos guerriers ne se soucient guère de passer la nuit dans la malsaine et pénible sensation de vêtements mouillés. Qu'ils enlèvent: rien de plus juste; mais ensuite il faut les sécher. Alors on fait du feu dans cette boîte fermée comma la meilleure des tabatières. Vraiment je ne sais trop ce que nous serions devenus sans la limite que nos sécheurs de vêtements ne purent eux-même dépasser.

      Ils allèrent loin. Quant à ouvrir les portes, je veux dire celles des écuries, car pour celle de l'entrée, une fois close, elle ne peut être ouverte sous aucun prétexte; celle donnant sur la petite chambre des zaptiés, il ne pouvait en être question; celles donc des écuries furent donc ouvertes mais encore plus promptement refermées! Pensez donc! Nous faisions tousser les chevaux de messieurs les officiers.

      La situation offrait bien de quoi maugréer un peu, mais en réalité la bonne humeur l'emportait sur la mauvaise et faute de dormir on causa et on s'égaya pas mal. Une fois de plus aussi nous constatâmes que l'antipathie à notre égard n'était pas la note dominante chez le soldat turc. Ceux que nous avions auprès de nous se montrèrent bons enfants.

      Cependant ce n'était pas un brin d'impatience que nous aspirions au soleil de notre dernière étape. Certes nous n'eussions pas attendu son apparition pour attaquer la trop longue route restant à parcourir sans la tyrannique volonté de notre détenteur, observateur intransigeant des lois de la prudence, ne souffrant pas qu'un prisonnier soit dans l'obscurité, exposé à une fuite heureuse.

      Seulement il ne fut pas assez fin, le brave homme, pour flairer le sérieux danger masqué par la lumière du jour. En effet, nos "Arabas" ne furent pas plus tôt aperçus par les officiers que l'un de ceux-ci vint les déclarer "mobilisés" pour les soldats malades. On devine notre anxiété: comment cela allait-il tourner.

      Notre commandant zaptié a reçu par les lettres qui lui ont été remises une mission: celle de nous faire parvenir en lieu déterminé. Comprendra-t-il? Respectera-t-il cette responsabilité? Il semble que oui, car la discussion s'échauffe et voici les injures du vocabulaire turc pleuvant dru. En fin de compte, désemparé de ses positions, l'officier sent que la force seule l'emportera. Il l'a! Pourquoi ne l'emploierait-il pas?

      Le voilà donc criant bien haut (car nous devions l'entendre) qu'il commanderait feu sur nous dans le cas où nous aurions l'audace de partir. Mais notre défenseur à la peau tannée, cela glisse sur lui comme l'eau sur le canard. Il se contente de grogner qu'en pareil cas l'on aurait affaire à lui et de la même phrase ordonne aux cochers de démarrer. Ceux-ci ne se le firent pas dire deux fois. Nous leurs rapportions plus que la mobilisation. Quant aux coups de feu, nous constatâmes, non sans satisfaction, qu'il n'en fut plus question.

      Le temps, quoiqu'encore frais, s'améliorait. La route en faisait autant, si bien que pour le roulage que pour la régularité de son niveau. L'espoir alors d'arriver à Alep ce lundi soir grandissait sans faire place cependant encore à la certitude. Vers onze heure et demie nous arrivions à cette partie de la route commençant à coudoyer la ligne ferrée de Bagdad. Elle nous valu la visite d'un employé de la police quelque peu mystérieux.

      Ce monsieur, habillé en civil européen vint, comme le zaptié de l'autre jour, se camper dans ma voiture. Il se montra excessivement loquace et faisait des investigations sur tout ce qu'il voyait. Pour ma part, ne connaissant pas suffisamment le turc pour l'entretenir, je continuai la récitation du bréviaire, laissant à mon Père Bernard le soin de répondre. La lecture qui m'occupait l'intrigua. Comme on lui dit que c'était une prière, il ajouta "sans doute les psaumes du saint Roi David?" Qu'était ce monsieur? Nous n'en sûmes rien. Mais l'intéressant fut l'exhibition, toutes grandes ouvertes, de nos fameuses lettres. En parcourant le liste des noms il s'informa des deux nôtres, de notre nombre etc. Enfin il nous parla du terme de notre voyage. Etait-ce feinte ou non? En tout cas il le fit comme si nous étions au courant de tout.

      L'émotionnant mystère nous fut alors révélé.

      Ce n'était pas plus à Alep que les jours précédents à Adonna, à Alexandrette que l'on nous expédiait, mais bien dans un enfer dont les communiqués du jour nous disent les tortures et les massacres: Orba enfin! Oubliette turque dans laquelle la mort, au gré de ses caprices, choisira les ministres de son impitoyable destin. Elle y aura pour son service tout ce que la malice humaine peut inventer. Le dépérissement de la famine, le feu, l'acier, la féroce mitraille!

      Tout à l'heur vous saurez pourquoi nous n'avons pas été la proie de tant de haine, mais déjà concevez ce que nous ressentîmes quand il nous fut donné de savoir par quelle attention de la vigilante charité nous fûmes arrachés malgré tout à notre féroce ennemi.

      Il va de soi que la première halte fut pour moi l'occasion d'aller de voiture en voiture annoncer ce que je venais d'apprendre.

      Le monsieur de la police ne voyagea pas longtemps avec nous. Bientôt il disparu, oubliant son paletot dans la voiture.

      Vers les dix-sept heures nous atteignîmes le dernier poste de police avant Alep. C'était le moment pour nos policiers comme pour nos cochers de se décider quant à la distance restant à parcourir. On ne pouvait guère atteindre la ville avant les vingt heures et comme la route, devenue tout- à-fait bonne, se déroule à l'égal d'un beau tapis à travers la vaste plaine, que le ciel se fait vraiment caressant, on pique de l'avant. Nos chevaux sembles goûter la décision et prennent une allure que nous ne leur connaissions pas. Pour nous, devenus presque de parfaits obéissants, nous ne savions trop qu'augurer du conflit de événements!

      A tout prendre il semblait heureux d'atteindre la grande ville car, encore que l'heure ne nous permit pas d'espérer ni démarche favorable ni secours, il semblait juste cependant d'entrevoir à la police un gîte plus hospitalier que ceux des nuits précédentes.

      Mais voici que dans la nuit claire se projettent les sombres silhouettes de grandes forteresses. Ce sont les bâtissent à l'orientale de la célèbre Alep. Les lumières y sont rares et ne s'aperçoivent que par les entrebâillement des grandes devantures de café non encore fermées.

      Après quinze à vingt minutes de circulation à travers des rues désertes, nous étions introduits, passant par un vaste porche dans une grande cour qu'encerclent les bureaux et dépendances de la gendarmerie. L'officier de service ne tarde pas trop à se présenter. Il donne ses ordres: il faut se ranger sur deux rangs. Tout sent le prussien par ici. Après l'appel nominal nous défilons dans l'ordre le plus strict par la porte franchie il y a un instant et de là en quelques minutes nous arrivons devant une double grille présentant des signes caractéristiques des sévères clôtures de prison.

      On a donc fait fi de notre demande de logement dans un hôtel. C'est une méchanceté qui pourrait être le prélude de bien d'autres. Singulière impression que ces verrous ferraillant pour nous livrer passage. Nous voici maintenant dans un encadrement bien pénible: partout la honte de ces barreaux dégoûtants de dégradation et d'ignominie.

      Quelle descente pour des religieux que ce passage des parvis de la vertu au cloaque du vice, des parterres de fleurs spirituelles au ferment de la pourriture morale! cependant, quelque grossière que soit l'injure, nous savons où en puiser le mépris: allons à Jésus et à ses disciples persécutés.

      La lourde porte refermée, l'on nous dirige vers un de ces escaliers extérieurs si communs dans les pays chauds. Y aurait-il là haut quelque emplacement confortable? Mais, oh horreur! Comment dire la vérité? Sous cet escalier on aperçoit quoi? Quel nom lui donner? Ce n'est pas une porte ni une grille. C'est un assemblage informe de bois dont vous saurez dans un instant l'infection si vous voulez nous suivre dans une saleté dont la plume ne redit qu'avec répugnance la crudité mais dont elle ne saurait pourtant taire la vérité.

      Le lieu où l'on nous bouscule est le type du cachot tel que l'entendaient nos pères du moyen - âge. La voûte ogivale pourrait même nous donner à croire que nous sommes dans l'une de leurs anciennes constructions. Le passage d'entrée révèle une muraille d'au moins deux mètre d'épaisseur. Dans ce cachot nous disposons d'environ quinze mètres carrés. Comme cependant une trentaine d'individus, dont il est bien inutile de dire la qualité, encombrent déjà une bonne partie de ce trop maigre espace, nous sommes, même debout, littéralement serrés les uns contre les autres!

      A vrai dire nous crûmes au premier moment à une mesure transitoire, facilitant la visite de nos bagages. Nos voitures, qui nous avaient suivis, s'arrêtèrent l'une après l'autre devant notre refuge et chacun était invité à prendre ses paquets en en montrant le contenu. Le commandant retirait soigneusement tout ce qui, d'une façon quelconque aurait pu servir à blesser. Cette visite, pas mal longue, allait se terminer et anxieusement nous attendions la décision de notre tyran.

      Jusqu'à présent il s'était contenté, poursuivant ses fouilles, de ricaner à nos remarques. Elles finies, il jeta en se levant un regard de mépris sur cette valetaille et estima que véritablement la situation était par trop intenable. Il donna ordre d'évacuer une quinzaine des malpropres bonshommes encombrant l'emplacement et se retira d'un air d'ironique satisfaction pour son acte de clémence.

      Il y a une quinzaine de jours, en ce même endroit, sous le coup des mêmes procédés un prince russe complètement bouleversé, en proie à cette surexcitation nerveuse extraordinaire qu'engendre le conflit intérieur de diverses violentes passions, trouvait un canif demeuré caché dans ses vêtements et tentait de s'ouvrir une veine.

      Rien de semblable évidemment n'effleura notre pensée, mais il faut l'avouer, une certaine consternation remplaça dame gaîté demeurée jusque là compagne inséparable de nos adversités. Mais aussi vous défendrez-vous d'un frisson à l'aspect de cet obscur réduit. Une faible veilleuse retenue à un méchant clou projette parcimonieusement quelques lueurs. Nous sommes là, sur ces quelques mètres carrés, pas moins de quarante, plus environ deux mètres cubes de bagages. Il n'y a pas à chercher une place: il faut se laisser choir là où l'on est.

      Si de notre côté nous tâchons de le faire avec calme et résignation, nos voisins n'en agissent pas de même. Plus d'une fois, sans l'intervention de la sentinelle, les coups auraient été changés entre ces mécréants et auraient plu sur nous durs et drus.

      Plus pénible peut-être encore que cela, se faisait sentir l'extrême pénurie de l'air, lequel ne se renouvelant que par la porte et par une ouverture grillagée pratiquée vers les trois mètres de hauteur; elle pouvait à peine avoir quarante centimètres sur soixante. Tout cela cependant sont détails bien incapables de satisfaire nos turcos-allemands dans leurs instincts cruels.

      Je disais il y a un instant l'intervention parfois nécessaire de la sentinelle pour éviter les querelles. Cette intervention se faisait du dehors par la simple raison que la porte, une fois close, l'était aussi bien pour notre gardien que pour nous. Le gardien n'en avait même pas la clef. Alors vous vous boucherez les narines, mais comment se fermer les poumons et empêcher les nausées en cette atmosphère de plus en plus surchargée. Car naturellement une demis heure ne s'était pas écoulée que d'aucun s'en vint heurter la porte, quereller le garde afin d'obtenir un instant de sortie indispensable. mais c'était en vain!........

      On voudrait avoir tout dit et cependant nous ne faisions qu'aborder de l'obscurité, l'heure toujours quelque peu mystérieuse. A qui l'entend sonner en lugubre compagnie, reste-t-il sans dire son mot, ce coup de minuit? Il fut aujourd'hui, pour nous, surchargé de ténèbres!

      Les ressources de notre pauvre petite lampe, malicieusement calculées, jetaient avec cette dernière heure leurs dernières clarté et semblaient ainsi enlever toute pensée de vie. N'était-ce pas du reste la minute d'un grand assassinat? Car enfin contre les innombrables brigands de ce repaire nous sommes sans défense et ils semblent prêts à attaquer avec vigueur.

      Par ailleurs il fut impossible de nous soustraire aux incursions indiscrètes de certains petits hôtes auxquels, bien malgré nous, notre fut généreusement accordé.

      Je lisais un jour du célèbre higomène Pantéléiomon, souvent enfermé dans les cachots turcs grâce à la perfidie de ceux qui longtemps furent ses coreligionnaires qu'il disait parfois à ses moines que "là dedans les poux deviennent su gros qu'il leur pousse une queue". L'historien du vieux moine le plaisante gentiment de son ignorance en entomologie. Pour ma part je reconnus sans peine la véracité de celui-ci et après lui j'affirme que l'appendice de ces monstres exceptionnellement développés en cet endroit mérite vraiment ce nom. Au reste, toutes les caractéristiques des insectes en questionne permettent pas de douter qu'ils fussent de cette espèce et qu'ils n'eussent pas conséquent une méchante affinité avec la si redoutable et si redoutée typhoïde.

      Enfin la réalité se faisant si âpre provoquait les imaginations déjà alourdies à de plus noires inquiétudes encore. On ne saurait je crois, sans être trop sévère, faire un reproche à celui qu'aurait éreinté les perspectives d'un sombre et désolant avenir!

      Un désir très ardent est toujours trop tard exaucé. Faut-il le dire? La lumière ardemment souhaitée fut bien lente à nous réjouir et le soleil loin d'agir avec sa promptitude orientale ne darda ses rayons sur nous qu'avec l'engourdissement des pays de l'aquilon. Cependant, brillant, il finit par luire. Que nous dira-t-il de bon? Les secours attendus viendront-ils?...........

      A notre départ d'Alexandrette nous avions prudemment averti les autorités religieuses d'Alep de notre sort. Mais les dépêches n'avaient-elles pas été arrêtées? En tout cas, parmi nos cochers se trouvait un brave garçon catholique qui la nuit même avait promis de remettre nos lettres à leurs destinataires Elles le furent en effet et la matinée ne se passa pas sans que nous eûmes la consolation très appréciée de recevoir le salut aussi charitable que protecteur des autorités religieuses de la ville, nos seigneurs les évêques grec et maronite.

      Notre défenseur civil, en la personne du consul d'Amérique, ne manqua pas non plus de nous assurer de son attention. Forts de toutes ces interventions nous espérions tant la liberté que chaque minute nouvelle d'emprisonnement nous semblait un siècle. Vraiment, lorsque midi sonna, après avoir tout espéré nous pensions de devoir tout craindre. Cependant la petite tragi-comédie dont nous étions les victimes terminait son premier acte. En effet le commandant de la gendarmerie jouant double jeu à nos dépens déclarait à tous les bien intentionnés qui s'offraient à nous héberger que nous étions déjà casés chez tels ou tels habitants, mais en réalité nous tenait étroitement sous sa garde...... Pour le consul des Etats-Unis nous étions chez les catholiques; pour ceux-ci sous protection américaine.

      Vers une heure s'ouvrait le second acte par un autre dépistage pour ceux qui nous cherchaient: le cachot était vide et nous remis en circulation.

      Une heure de pose en file de ligne devant la gendarmerie! Spectacle bien réjouissant pour nos turcs qui croient se grandir ainsi aux yeux des prisonniers français. Enfin, par des rues dont je ne vous dirai pas les détours on nous conduisit dans un hôtel réquisitionné. Le but voulu était ainsi atteint: nous restions sous une étroite surveillance. D'ailleurs notre nouvelle demeure était spacieuse et offrait tout le confort désirable. Le propriétaire lui-même nous était plutôt favorable et n'était certainement pas des fils du prophète. La situation s'était donc sensiblement améliorée. Néanmoins nous étions toujours l'objet des procédés les plus malveillants. En effet, non seulement toute sortie nous était strictement interdite mais, même à l'intérieur de l'hôtel, l'espionnage ne cessait pas.

      Un des personnages chargé de cette besogne eut un jour le rare privilège de nous amuser en voulant nous faire parler arabe avec un visiteur. Comme cela dépassait nos forces et notre savoir et que d'autre part jamais il n'aurait osé mettre à la porte le visiteur de marque, il s'en fut à l'écart couver sa mauvaise humeur.

      Une privation autrement plus sérieuse tant au point de vue moral que pratique était l'impossibilité dans laquelle on nous mettait de nous réjouir par les charitables accueils gracieusement offerts par les évêques déjà nommés que par des familles chrétiennes. Car si, d'une part, Adana nous avait laissé le souvenir délicieux des manières patriarcales de nos bons chrétiens orientaux, d'autre part le gouvernement s'entêtait dans son inqualifiable injustice nous refusant à nous prisonniers sans ressources non seulement le plus petit morceau de pain, mais même le moyen de nous le procurer ce que nous eussions pu faire sans qu'il en coûtât un sous à nos rapaces détenteurs. L'avenir très prochain où nous pouvions nous trouver sans la plus légère sapèque, nous avait fait employer, pour ménager celle- ci, tous les moyens possibles sans qu'aucun du reste n'eu donné de résultat.

      L'ambassadeur, ou pour parler plus exactement le très haut consul général d'Amérique, pas plus que nous ne nous avait obtenu du secours. Quant à nos propres démarches, elles n'avaient eu d'autres avantages que nous révéler de plus en plus les procédés brutaux qui nous étaient réservés pour le jour de notre complet dénuement.

      Il serait injuste de ne pas noter ici la confiance de plus en plus profonde que le Seigneur nous mettait au coeur en sa divine et maternelle Providence et de taire le dévouement très efficace qu'il daignait inspirer à nos bons évêques. La reconnaissance me fait un devoir spécial de citer le nom de Monseigneur Cadi, évêque grec, dont la générosité n'était dépassée que par la finesse d'intelligence.

      A quoi comparerais-je le ravissement du rayon d'espérance qui vint dans la soirée du mardi orienter toutes nos pensées vers les joies de la liberté! Le consul général nous annonçait que Monseigneur Giannini, délégué apostolique de Beyrouth, avait obtenu notre rapatriement. Cependant le délai était fixé: dans la quinzaine nous devions avoir évacué l'empire Ottoman.

      La condition au premier abord ne semblait pas offrir la moindre difficulté mais en réalité nous devions en rencontrer une très grosse dans le mécontentement de nos turco-allemands, on ne peu plus vexés de ce que nous leur échappions.

      Déjà le mercredi matin, par pur caprice, sans aucun motif, une occasion de départ nous était enlevée. Des deux trains au service du vulgaire circulant encore sur la ligne Alep-Beyruth, l'un était fixé au mercredi, l'autre an samedi. Nous étions donc renvoyés à ce dernier jour et de ce chef nous subissions une très sérieuse perte de temps. En y ajoutant celles que nous aurions inévitablement à Beyruth pour l'embarquement, nous avions lieu de redouter un fatal retard.

      Mais voici qui vint terriblement augmenter nos préoccupations. Hama, petite ville située sur la susdite ligne, d'un fanatisme redoutable était en réalité, d'après des révélations secrètes, le lieu où l'on nous destinant. Aucun doute n'était possible quant à notre sort, une fois livrés aux mains des cruels musulmans de cette localité. Noue en conférâmes longuement avec le consul qui affirmait savoir de source officielle notre direction sur Beyrouth. Cependant il était fort embarrassé de répondre aux informations très précises obtenues de différentes manières, donnant comme indubitable la descente à Hama d'une soixantaine de religieux expédiés il y a peu de jours. Lui-même était sans nouvelles de ces Pères et ne savait que répéter les affirmations mensongères des autorités musulmanes.

      Nous ne pouvions évidemment nous munir de trop de prudence pour échapper à la méchante souricière. Tous les moyens possibles furent imaginés et proposés pour déjouer nos perfides truqueurs. Nous convînmes avec le consul général de télégrammes, de lettres ... etc. etc. Bref, tous nos systèmes étant ingénieusement échafaudés, nous vécûmes dans la douce insouciance du faible, ne pouvant plus attendre que des combinaisons célestes l'échappatoire aux filets des méchants. D'ailleurs, le plus puissant des moyens, la prière, ne fut pas négligée.

      Ici se place la dernière tracasserie dont les policiers jugèrent bon de s'amuser avant notre départ d'Alep. Le retard signalé plus haut nous obligeait à fêter No‰l au milieu des Aleppois. Il semblait qu'en ce jour, dont la solennité n'échappe même pas aux turcs, il y aurait ici, mieux encore qu'au front des armées, une trêve aux combats. Malheureusement il n'en fut rien. Voici le tour qu'on nous joua. A toutes nos demandes, aux démarches des évêques, aux entreprises de notre consul protecteur on faisait accueil aimable de sorte que nous pensions voir finir notre captivité le jeudi soir, pouvant ainsi aller chanter le "Minuit Chrétien" avec tous les fidèles de la ville.

      Mais jugez de notre stupéfaction lorsque vers quatorze heures un petit agent, très solennel du reste, revêtu d'un nouvel uniforme turc au bonnet d' astrakan bigarré, apparu et nous invita à le suivre. Il devait, selon les ordres reçus, nous conduire "faire notre prière"! Qui sait? Peut-être à la mosquée? Il nous ramènerait ensuite. Lui faire comprendre qu'il était à côté de la question ne fut pas difficile: il s'en doutait bien un peu. Mais comme il manquait de pouvoir pour l'exécution de nos plans, il se retira et ne reparut plus.

      Dans la soirée, Monseigneur Cadi nous envoyait dire: "Nous sommes joués! Inutile d'insister. Avez-vous ce qu'il faut pour fêter No‰l à l'hôtel?"

      Heureusement que "oui". Monsieur Malaval avait avec lui un autel portatif de sorte que nous avions pu tous les jours nous délecter des Saints Mystères. Cependant, le jour de No‰l, le luxe spirituel des trois messes, étant donné les circonstances, dût être sacrifié.

      Le samedi enfin, journée singulière après bien d'autres. Le samedi, dis- je, fut inauguré par la célébration de ma messe vers les deux heures du matin. Le Rd Père Rigal me succéda et Monsieur Malaval termina la pieuse séance.

      Peu après on nous dirigea vers la gare. Ici, sérieuse augmentation de notre régiment: une trentaine de religieux et religieuses revenus au milieu de bien des misères d'Orfa faisait monter notre nombre à la cinquantaine. Faut-il ajouter que la coutume de nous faire débourser ne subit pour ce nouveau trajet aucune modification.

      Chaque pas vers la délivrance était pour nous un motif de joie profonde. Eh! certes c'était un grand pas de fait que celui qui nous avait livré aux énergies d'une locomotive française nous emportant vers le joli port de Beyrouth.

      Chacun sans doute oubliait son esclavage, d'autant plus qu'au milieu du nombre, nos deux piteux zaptiés ne s'apercevait plus guère. Il y avait bien encore à l'horizon ce petit nuage portant nom "Hama", mais il était devenu si petit! N'avions-nous pas loyalement payé nos coupons pour Beyrouth? N'étions-nous pas officiellement dirigés vers cette ville?

      Je vous entends dire que, si légère qu'elle fut, notre préoccupation était de trop: il y avait de l'enfantillage... Peut-être, mais avec les turcs!

      Notre matériel roulant est du vieux système français sans couloir. Nos gardiens, pour nous compter, doivent circuler à l'extérieur. En voici un hérissant sa figure barbare à notre portière. Il compte minutieusement notre nombre. Cela ne nous trouble pas fort. On y est on ne peut plus habitué. Puis sèchement: "Vous descendrez à Hama"!!!...

      Non. Il est impossible de dire les sentiments qui, sous la double impression de stupeur et d'indignation, s'agitaient en nous. Leur violence nous porta à une décision qui, revue plus tard dans le calme, nous parut plutôt celle d'esprits troublés et poussés à l'extrême par le danger: résister est généralement manoeuvre dangereuse et parfaitement inutile lorsqu'on se trouve aux prises avec la force des armes. C'est cependant ce que nous décidâmes de faire dans le cas extrême où échoueraient toutes nos autres tentatives.

      Ce fut dans des pourparlers et des combinaisons sans fin que jusque vers treize heures nous passâmes le temps nous séparant de cette méchante gare. Les travaux de notre sage politique, où rien n'était négligé pour un brillant résultat, non pas même en fin de compte la susdite déclaration de guerre, peuvent se résumer ainsi: le plus futile et le plus insensé des prétextes était, du moins en apparence, la raison de cette nouvelle persécution: "un changement de poste". Nous avions passé vingt postes depuis Alep et celui-ci, le plus mauvais de tous, éloigné de plusieurs heures de la gare, ce qui nous faisait infailliblement manquer notre train, ce qui nous remettait du samedi au mercredi, ce qui enfin nous faisait rater notre délai, celui-ci, ce fantastique poste, on ne pouvait pas le passer.

      Il va de soi que répéter ces choses aux zaptiés était les faire rire. Pour peu ils nous auraient répondu "Vous êtes bien bêtas si vous ne comprenez pas ce que nous voulons!"

      Une simple dépêche d'Hama n'eût - elle pas tout réglé? Il fallait donc des raisons plus pénétrantes et surtout plus "sonnantes". Celle du bakchich était la seule ayant qualité de ce genre pour nos hommes. Qui sait si nos deux brigands n'avaient pas monté le coup dans le but unique d'obtenir un bon "pot de vin"?

      Nous leur fîmes donc savoir qu'ils seraient contents, "très contents" même, selon l'expression du bon Père Justiniani qui, en toutes circonstances était notre plénipotentiaire.

      Cependant il nous restait un regret, celui de ne pouvoir prévenir personne de notre arrivée. Or voici qu'à un arrêt nous reçûmes la visite d'un médecin, ancien élève de l'université de Beyrouth. Il venait saluer les Pères Jésuites dont il avait su la passage et se chargea avec la plus aimable empressement de la communication à faire.

      Nous en étions aux impressions de ces dernières négociations lorsque apparurent les premières habitations de notre perverse petite cité. Celle- ci offre à la vue des caractères très distinctifs: je les comparerais volontiers à un long reptile mirant ses innombrables couleurs au rayons d'un chaud soleil.

      Interminablement allongé sur l'Oronte, ses couleurs brillantes séduisent vos regards et vous restez quelque peu hypnotisé par le miroitement de ses multiples roues hydrauliques recevant de la hauteur invraisemblable de leur diamètre une élégance dont jusque là j'avais cru incapable cet antique système.

      Quant à la gare, on y parvient alors que l'on croyait avoir quitté la ville. Une foule émue y assiste au départ des conscrits. Nous aussi avons le coeur battant, mais pour des raisons bien différentes!

      A peine arrivés, notre attention fut vivement attirée par un nombreux groupe de religieux. Certainement ils nous égalaient en nombre. Sans tarder, nous ayant aperçus, ils se joignirent à nous et donnèrent à notre perplexité déjà vielle de plusieurs jours mais toujours bien vive, un prompt dénouement.

      Ces bon Pères étaient ceux dont la disparition nous avait, à Alep, si sérieusement inquiétés. Les retards et tracasseries dont ils avaient été ici victimes nous étaient aussi réservés! Cependant, avertis à temps de notre arrivée, ils avaient pu nous éviter le fatal faux pas qui nous eût fait trébucher dans l'abîme.

      Nos gardiens, disparus un instant, eux aussi revenaient confirmer cette bonne nouvelle avec la petite complication d'un bakchich dû légalement pour les démarches faites. Le détail n'était pas très élevé, un peu plus d'un franc par tête; l'addition formait pour nos deux gaillards la rondelette somme de 80 frs. Quelques instants après, notre convoi s'ébranlait et nous chantions dans le plus intime de notre coeur un nouveau Te Deum aux miséricordieuses dispositions de la Divine Providence!

      Les vastes plaines qu'il fallut parcourir avant d'atteindre le Liban recèlent d'abondantes ruines, mais celles qui consacrent la célébrité de ces régions autrefois si peuplées sont les titanesques restes du temple du soleil à Balbeek. Au reste je ne sais si c'était question de service ou plus probablement d'économie de charbon, mais le fait est que notre mécanicien nous ménagea si bien la vitesse qu'avec le vulgaire quadrupède de l'ancienne diligence on nous eût très bien suivi.

      Il faisait nuit lorsque nous passâmes dans les alentours fameux des gigantesques pierres... Je me contentai pour ma part de les revoir dans l'encadrement d'un inoubliable souvenir!

      L'ascension du Liban se fit par une nuit aussi obscure que froide.

      Les places de voyageurs, assez limitées dans notre petit matériel de montagne, nous avaient presque tous obligés à prendre place dans un fourgon. Le trop-plein déborda dans les compartiments de troisième et pour ma part je me faufilai parmi quelques impayables arabes. Leur style de voyage est une exportation des grands déserts et des hautes herbes. Ne vous étonnez donc de rien. Pour eux, les pieds se mettent aussi bien en haut qu'en bas. Peut-être viendront-ils s'appuyer contre vous, si cette pose est commode.

      La conversation est assortie à la tenue et il est peut-être préférable de ne pas l'écouter. Deux religieuses, un peu plus haut dans le train, aussi bien encadrées que moi, furent obligées au premier arrêt de chercher ailleurs un entourage moins dangereux. Dans de pareilles conditions, nul ne s'étonnera si le trajet parut long. Je ne lui trouvai aucune proportion avec celui qu'un passé empreint de charme avait laissé dans ma mémoire.

      Si la nuit avait été pénible, par contre le lever du soleil au matin du Dimanche vingt-sept fur radieuse. Il nous surprit, glissant cette fois avec vitesse et aisance sur le versant méditerranéen du Liban.

      Au sortir de l'inculte Turquie c'est toute une révélation que la vue de cette ravissante verdure semée par l'activité libanienne jusque sur les mottes de terre le plus hardiment suspendues aux roches aériennes. Puis, au loin devant nous, la vaste étendue des eaux bleues de la mer nous parlait délicieusement de l'espérance de la liberté prochaine.

      Beyrouth fut pour nous ce qu'est au vétéran la réalisation de l'idéal rêvé... Les difficultés du passé ne sont plus que de légères réminiscences des obstacles surmontés. L'avenir semble promettre des résultats incomparables... et si l'on rentre dans les contrées où règne la vérité chrétienne, c'est la brise toute belle du Seigneur qui déjà vous caresse.

      Notre train s'arrêtera à la gare du port vers les neuf heures du matin. Sur le parcours montueux menant à la police nous nous déroulâmes en un nombreux in intéressant cortège.

      Les formalités réglementaires furent très rondement menées. Nous retrouvâmes ici comme directeur en ces manoeuvres ce monsieur connu qui, en quittant son poste d'Adana, avait de cette ville jusqu'à Alexandrette fait trajet avec nous. Il nous prouva une fois de plus que ses idées à notre égard, n'étaient pas celles d'un tracassier. Aussi pour notre séjour en cette ville la liberté la plus complète nous fut-elle octroyée.

      La caravane se dispersa alors par groupes dans les établissements religieux de la ville. Quant à mon petit monde, j'avais espéré pouvoir le caser chez Messieurs les Lazaristes, mais on m'y avoua que la place y faisait totalement défaut.

      Une visite à la délégation apostolique nous valut mieux qu'un logis confortable: près du représentant du St-Siège nous trouvâmes non seulement un réconfort moral inoubliable, mais l'annonce de notre libération.

      Au premier moment libre, le Père Rigal, Monsieur Malaval et moi, obéissant non seulement à un devoir mais cédant aussi au plus vif de nos désirs, nous nous rendîmes chez le délégué apostolique. Monseigneur Giannini reçut nos remerciements avec sa bonne amabilité habituelle mais in nous avertit que si réellement il avait travaillé à provoquer le décret de notre libération, en fait il fallait envoyer bien plus haut l'expression de notre reconnaissance, nous déclarant que c'était le Souverain Pontife lui- même qui avait obtenu cette décision de Constantinople.

      Quelle délicieuse surprise pour nous qui n'avions pas soupçonné jusqu'alors de quelles hautes sollicitudes nous étions l'objet. Un désir de trop juste gratitude voudrait pouvoir exprimer la grandeur de cette faveur divine et n'éprouve de difficulté que dans le mot assez puissant pour en rendre la force.

      C'étaient les mailles d'un réseau soyeux dont nous avions éprouvé la protection ineffable d'efficacité et de douceur! C'était la vigilance de Pierre qui nous arrachait aux griffes d'un monstre trahissant à chaque instant sous nos yeux les mouvements cruels de sa rage dépitée. Combien j'enviais ceux qui en notre nom pourraient déposer aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ le témoignage de notre immense gratitude. J'étais par l'imagination en pleine Rome. Il fallut bientôt revenir à la réalité, c'est à dire à Beyrouth, car, le soleil baissant à l'horizon annonçait la nuit prochaine.

      Me mettant donc activement à la recherche d'un gîte approprié aux circonstances, j'aperçus, traversant une rue, une ressemblance de franciscain. Je continuais ma route sans y prendre autrement garde lorsqu'un second regard plus attentif me fit découvrir certains détails d'un uniforme bien connu dans nos cloîtres. Mais comment ce bon frère cistercien se trouvait-il là?

      La réponse à ma légitime curiosité me fit comprendre qu'il y avait dans le fait de l'ordinaire et de l'extraordinaire. L'ordinaire, que comme nous, la communauté d'"El-Altroum" près de Jérusalem, pourchassée d'abord vers l'intérieur du pays, avait repris par Beyrouth le chemin de la patrie.; l'extraordinaire, que cette même communauté avait laissé derrière elle en souffrance trois de ses membres: le Révérend Père Stanislas, Prieur, et deux frères convers. L'original contre-temps et la cause de cette mésaventure était l'humeur voyageuse d'un bon vieux frère dont les fortes jambes se trouvaient malheureusement dépourvus d'une boussole d'orientation. Il marcha donc si bien, se croyant à tort toujours dans la bonne voie, que pour le rattraper il fallut bien courir. Cependant, malgré toute la diligence déployée, lorsque la brebis égarée rentra au bercail, petit bateau voyageait déjà en haute mer! Inutile d'ajouter que nous allâmes rejoindre en son hôtel le Révérend Père Stanislas. Nous l'y trouvâmes digérant d'ailleurs avec la plus parfaite bonne humeur la singulière escapade de son trop grand marcheur de frère.

      Enfin cette journée du vingt-sept se terminait sous les meilleures augures car le terme du délai fixé d'abord au premier janvier était renvoyé au cinq du même mois. Ainsi s'évanouissait une grosse préoccupation. En effet, la 31 décembre, par la raison d'un extrême bouleversement dans les services, nous étions encore en grande incertitude quant à l'apparition de notre arche de salut.

      Les quatre jours nous séparant du premier de l'an furent vraiment des jours de pèlerinage aux agences maritimes italiennes. Elles étaient deux à recevoir matin, midi et soir nos exigeantes inquisitions. Venaient ensuite les visites au consulat.

      Enfin, pour ma part, j'avais à récupérer l'argent laissé au consul des Etats-Unis à Nersine par le Père Etienne. Or les rouages diplomatiques ne sont guère agencés pour résoudre pratiquement les affaires pécuniaires. A toutes mes réclamations le secrétaire de la légation américaine déclencha le piteux encouragement de cette phrase trop vraie: "chez nous, les affaires d'argent, ça ne va pas vite."

      Bref, moyennant quelques dépêches, la lumière se fit et les phrases se transformèrent en un flux bien léger de métal sonore.

      Alors vraiment on ne songeait plus qu'à s'embarquer. Cependant, avant ce beau moment, il fallut encore savourer quelques "turqueries", lesquelles du reste, à part la dernière, un peu pénible, devinrent pour la grande majorité des émigrants d'amusants épisodes.

      Dans son dépit de nous voir partir, le parti turco-germanique ne savait plus qu'inventer pour nous contrarier. Un jour le bruit courait dans toute la ville que la pauvre Egypte, étant à feu et à sang, par le fait d'une terrible révolution, les navires ne viendraient pas, qu'il serait impossible de s'embarquer. Le lendemain, l'autorisation de partir était révoquée. Déjà le navire était dans le port et la foule des partants sur les quais quand ils eurent l'audace d'annoncer encore que l'on embarquerait pas parce qu'un croiseur anglais avait fait deux prisonniers turcs à bord de notre bateau.

      Plus curieux peut-être encore l'intense espionnage exercé dans la ville par de jeunes galopins allemands: l'employé d'une agence, à mon apparition dans son bureau, avait contre son habitude fait une mine maussade et taciturne. Aussitôt cependant un Monsieur qui griffonnait activement sur un calepin, sortit de la pièce et dès qu'il eût disparu, l'employé, reprenant ses habitudes serviables me dit: "Veuillez, mon Père, excuser ma conduite. Ce Monsieur qui vient de s'éclipser fait depuis plusieurs heures la besogne que vous avez remarquée, notant tout ce qui se dit, tout ce qui se fait ici. A l'instant de votre entrée j'allais le flanquer à la porte!"

      La matinée de l'an dix-neuf-cent seize fut vers les huit heures saluée à l'horizon par le pavillon de la grande agence maritime italienne. La foule des émigrants en conséquence ne tarda pas à affluer aux bureaux de l'embarcadère.

      Ici, plusieurs formalités à remplir. Il fallait pour s'envoler de Turquie tout d'abord n'être pas trop pesant d'or: on ne permettait pas plus de dix livres par tête.

      Les passeports devaient être, après examen, contre-signés par un officier présidant à cette besogne. Venait ensuite à solder une petite contribution de guerre pour l'armée, et puis, alors que l'on croyait pouvoir s'embarquer, il fallait procéder à une nouvelle exhibition de tous ses papiers.

      Il est bien évident qu'étant donné notre nombre une dizaine d'employés auraient à peine suffit à expédier un peu lestement tout ce tripotage. Or ils étaient en tout et pour tout trois. Il en résulta une situation des plus pénibles pour toute cette foule comprimée entre les grilles des différents passages. D'aucuns tombèrent et il ne fut pas aisé de les relever. Le malaise général se traduisant d'ailleurs par la pâleur de tous ces visages, et cela dura jusque onze heure de la nuit!

      Quant à notre petite bande, réunie et en bon ordre, elle put vers la vingt-et-unième heure s'embarquer. Ce fut un moment de vive satisfaction que celui de la rentrée en jouissance d'une liberté dorénavant possédée et garantie!

      La vie du bord, dans les conditions de grand nombre qui était celui des passagers eût un cachet d'originalité réelle, lequel, en cas de tempête serait passé au sérieux le plus tragique car tous les coins et recoins, fonds et tréfonds étant encombrés, les gens du pont auraient pu bien difficilement trouver abri contre une met démontée. C'est dire combien nous appréciâmes le temps un peu houleux mais beau que la bonne Providence nous garda jusqu'à Alexandrie.

      A partir de cette ville le voyage reprit les formes ordinaires de la vie civilisée. Ce qui ne veut pas dire que les contre-temps les plus divers n'y aient point trouvé place encore. C'est ainsi qu'ayant rencontré le Père Vercauteren, salésien et compatriote, je fus invité à présider dans le grand établissement de Don Bosco à Alexandrie les solennités de l'Epiphanie.

      Cette petite distraction offerte à la communauté aussi bien qu'à moi n'eût qu'un début, car je finissais à peine de chanter la Saint Messe que déjà un avertissement nous rappelait, annonçant notre transbordement du Syraruse (notre navire de Beyrouth) sur l'Adalia, venant de l'Extrême- Orient et envoyé extraordinairement en Europe. De ce chef notre départ fut avancé de vingt-quatre heures, ce qui ne se continua pas à notre avantage, car la première nuit nous essuyâmes une tempête dont le souvenir est ineffaçable. Après cela nous échappâmes à un nouveau péril, et cela de la façon la moins désagréable puisque ce ne fut qu'après coup que la gravité de l'accident nous fut avouée.

      Au moment le plus furieux de l'accident, alors que chacun faisait les plus grands efforts pour ne pas glisser de sa couchette, que maintes valises se livraient à une danse macabre facilitée par la quantité d'eau embarquée on ne sait comment, nous avions tous été surpris par un brusque arrêt de la machine, arrêt heureusement assez court!

      Le matin cependant, lorsque nous sûmes la cause de ce fait anormal, avec joie nous nous reconnûmes une fois de plus redevables à la Divine Providence pour la vigilante protection de nos bons anges gardiens. ce stoppage en effet de notre tapageuse hélice n'avait été qu'une boutade de sa part. Boutade dont s'alarmait déjà l'équipage lorsque sans autre forme de procès elle reprit, pour ne plus interrompre son laborieux travail.

      Elle nous mena alors à l'allure que permettent les temps agités de Janvier, en cinq jours environ en vue de Catane. Entrés au lever du soleil dans la rade tranquille de cette ville nous pouvions quelques jours après en ressortir et glissant toute une journée sur les eaux calmes, délecter notre vue de la beauté si gracieuse des côtes siciliennes!

      Qui donc, voyant en cette belle matinée se profiler à l'horizon les silhouettes élégantes des montagnes se la Sicile eût songé aux pensées sombres qu'elles devaient nous suggérer le soir lorsque nos regards purent discerner le détail des choses qui s'offraient à notre légitime curiosité. Quoiqu'il y ait plus de cinq ans que le volcan aie fat entendre sa voix profonde et vomir ses redoutables avalanches de pierres enflammées, la terreur qu'il inspire reste fraîche et ne cesse d'impressionner lugubrement le voyageur arrêtant ses regards douloureusement surpris et consternés sur les restes délabrés de ce qui fut la séduisante Messine.

      ............

      Le 10 janvier, l'"Adalia" se jouait dans les merveilleux détours des nombreux et mystérieux îlots du grand lac napolitain.

      La vertu du R.P. Stanislas ici nous fit envie. Sa direction sur Rome était celle de nos communs et plus ardents désirs. Il n'y eût que l'attachement plus ardent encore au devoir pour nous arracher du chemin de cette capitale.

      Nous livrant donc de nouveau à une mer démontée nous allâmes dans l'impossibilité d'atteindre Livourne ce même jour nous abriter en rade de l'île d'Elbe. Le lendemain enfin, abordant Livourne, nous brisions avec les dernières lenteurs de ces trop longues pérégrinations et dévorions comme en un rêve de vitesse les gorges sinueuses des Apennins et les larges plaines de la Lombardie.

      C'est ainsi que, partis à treize heures quarante huit de notre débarcadère, par Parme, Plaisance, Brescia nous arrivions à une heure quarante aux premiers contreforts des Alpes en la petite mais importante gare de Desenzano. Importante car bien que n'étant presque rien en elle- même, elle voit néanmoins se briser devant elle la fougue des express les plus rapides. Elle est bien du reste ce qu'elle doit être dans un pays où s'entrechoquent tous les contrastes. Ici l'oeil se perd tour à tour dans l'horizon sans fin de la plaine et dans les lointains célestes des cimes neigeuses. Les monticules, les gracieuses collines y coudoient leurs orgueilleuses soeurs , les montagnes élevées. Les vallons nonchalants s'y avoisinent aux gorges profondes, aux précipices dangereux. L'été y a un soleil brûlant, l'hiver une froide brise. Les pluies y créent de fougueux torrents, les grêles y flagellent l'espoir des moissons, les brouillards s'y alangourdissent en de longues mélancolies.

      Mais voulez-vous de toutes ces beautés savoir le "nec plus ultra"? Voyez de la grande mer la ravissante image dans le plus imposant des lacs d'Italie, le "Lago di Garda".

      La forme en est aussi bizarre que les contours variés. Il a aux jours sombres un habit de deuil et dans ses heures de colère crache l'écume comme une mer en furie. En ses temps sereins il redit de l'émeraude et du saphir les symboles enchanteurs. En son aurore il éveille la nature de ses feux ardents. Il l'endort le soir d'une pensée rêveuse mais brillant bientôt à nouveau des reflets doucement argentés de l'astre nocturne. Celui-ci, fier de son mirage, auréole sa flatteuse image d'une gaze légère qu'il filtre de sa douce lumière formant une incomparable couronne de la blancheur de la neige.

      La grâce et le sublime se donnent rendez-vous en ses ondes complaisantes, soit que la flexible voile blanche y élabore son travail nourricier ou son active industrie, que la vapeur y puise son vigoureux élan ou que les anges tutélaires des cent temples voisins viennent s'y réjouir aux échos sonores des clochers de leur amour.

      Tel est l'expressif paysage où nous trouvâmes dans un doux abri monastique les voix graves des moines nos frères, pour nous inviter à redire au Seigneur, en toutes ses oeuvres, le "Benedicite"! Voix mystérieuses s'élevant à la gloire du Seigneur, dans la justice, par la charité. La charité divine qui donne la raison, le dernier mot et la solution de toutes choses. Celui qui l'aime garde en son âme le trésor de la paix.