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C'est pour moi un doux privilège de pouvoir retracer ici très brièvement la vie scientifique de mon père. Il était plus qu'un père : il était pour moi comme un camarade plus âgé toujours prêt à écouter un cadet. Nous étions animés d'un même idéal. Nous étions intéressés à des problèmes connexes que les progrès de la science nous firent aborder l'un et l'autre de façon différente. Je me souviens de nos nombreuses discussions, je me souviens aussi des conversations au cours desquelles, certains faits, certains détails de la vie de mon père, notamment ceux ayant trait à ses années de jeunesse, me furent contés. Je crois intéressant de retracer ici quelques faits qui eurent sur la vie scientifique de mon père une influence dominante et ceux qui le dépeignent de la façon la plus vivante.
Tout comme son maître Wilhelm Ostwald, mon père s'est intéressé jusqu’à ses derniers jours, au développement des sciences. La science pour lui était une voie qui devait le conduire vers l'au-delà. Croyant convaincu, il répétait souvent que la contemplation des secrets de la nature le rapprochait de Dieu.
Alexandre de Hemptinne était curieux de toutes chose. II aurait pu tout aussi bien devenir philosophe, botaniste ou géologue si les hasards de la vie ne l'avaient pas poussé à opter pour la chimie-physique. Cette soif de savoir, il la devait peut-être à son hérédité. Ses grands-oncles Louis Clément et Auguste Donat de Hemptinne, ce dernier membre de l'Académie Royale des Sciences (1834), étaient en effet eux aussi des passionnés de la science. Peut-être tout simplement devait-il sa vocation à sa formation hétérodoxe. En effet, il ne fut jamais soumis à des enseignements obligatoires, stéréotypés, dont la progression routinière et le manque de souplesse inévitable émoussent si souvent la curiosité des enfants. Il eut le privilège de pouvoir pénétrer les secrets de la nature avec une intelligence vierge dont l'acuité lui permit de pousser toujours plus avant sans aucune idée préconçu.
Alexandre Paul de Hemptinne naquit à Gand, le 17 avril 1866, dernier né d'une famille de six enfants. Son père le Comte Charles de Hemptinne, industriel de la région gantoise, lui inculqua l'esprit de travail, de probité et de générosité qui imprègna toute sa vie.
La vocation scientifique d'Alexandre à germé à la suite d'un concours de circonstances absolument imprévues. à l'Age de 4 ans, il surprit, par hasard, une réflexion que sa mère faisait à une de ses amies : « Alexandre, disait-elle, ne me paraît pas particulièrement intelligent. Il ne faudra pas le pousser à faire des études ». L'intelligence contestée du jeune Alexandre mit immédiatement la perspicacité maternelle en défaut en tirant les conclusions pratiques de l'avis formulé. Il n'alla pas à l'école et suivit sans aucun enthousiasme, en compagnie d'un de ses cousins, quelques leçons bien modestes destinées à lui apprendre un minimum indispensable. Par contre, il dévorait les livres les plus divers que lui passait un de ses frères, Louis, de onze ans son aîné. Ces lectures ouvrirent l'intelligence de l'enfant. La diversité des sujets traités eut le grand mérite d'élargir cette intelligence laissée en friche et de faire naître un désir de savoir, une curiosité de toutes choses qui, plus tard, devait le conduire vers l'étude des sciences exactes. La lecture des récits des expéditions polaires faites vers les années 1875 dans le but de découvrir un passage au Nord du Continent américain reliant l'Atlantique au Pacifique, remplit Alexandre d'admiration. L'odyssée des deux navires « Alert » et « Discovery « commandés par le Capitaine Naves, plus heureuse que celle des navires « Erebus » et « Terror » de sir John Franklin, disparus dans le Grand Nord, convainquit mon père de la nécessité de posséder des connaissances scientifiques étendues et solides pour pouvoir prétendre accomplir des actes semblables à ceux de ses héros. C'est avec passion dès lors qu'il entreprit l'étude des sciences exactes et c'est à la stupéfaction de ses amis qui le croyaient à peine lettré qu'en 1886, il entra à la Faculté des Sciences de I'Université de Gand.
Il y subit l'influence de deux grands Maîtres, celle du mathématicien Jules Mansion et celle du géologue Alphonse Renard. Ces deux hommes jouèrent un grand rôle dans l'orientation scientifique du jeune étudiant. Nombreuses furent les excursions géologiques faites en compagnie de Renard et de Jules Cornez. On ramassait des cailloux tout en devisant chimie et physique. Mais l'effort accompli avait eu raison d'une santé cependant fort robuste.
En février 1887, il interrompt ses études pour faire un long voyage en Egypte, en Palestine et en Grèce et se retremper aux sources mêmes de notre civilisation. La contemplation des merveilles de l'antiquité ne lui fait pas pour autant oublier la science. Il revient à Gand.
En septembre 1888, on le trouve à Glasgow, où il suivra les cours de Sir William Thomson, devenu Lord Kelvin. Il passera les années 1890 et 1891 à l'Université d'Edimbourg suivant les enseignements de Peter Tait et de G. Chrystal comme le lui avait conseillé Mansion. La lecture des travaux de Wilhelm Ostwald l'incite à se rendre dans le Royaume de Saxe. Il travaillera plus de deux ans, à l'Université de Leipzig, sous la direction de Ostwald et obtiendra en 1893 le titre de docteur de l'Université de Leipzig en défendant une thèse intitulée « Über die elektrische Leitfahigkeit der Flamme und der Gase », travail qui sera publié dans le Zeitschrift für physikalische Chemie de décembre 1893. On trouve dans ce travail l'idée de base qui préoccupera Alexandre de Hemptinne au cours de toute sa carrière de chercheur: les phénomènes électriques, dans les liquides et dans les gaz, sont-ils de même nature? en quoi différent-ils? Les effets chimiques dus au passage du courant sont-ils les mêmes? en quoi sont-ils différents? Comme toujours les recherches faites dans un but déterminé soulèvent de nouveaux problèmes au fur et à mesure de leur développement. Les travaux entrepris pour résoudre les nouveaux problèmes qui se posent conduisent parfois fort loin du point de départ.
Alexandre n'échappa pas à la règle commune. Nous le verrons dans la suite.
A peine rentré de Leipzig, le jeune docteur en sciences part pour Amsterdam où la personnalité de van t'Hoff l'attire. Il fréquente assidûment le laboratoire de ce Maître et entreprend sur son conseil une étude sur la vitesse de saponification de certains esters, travail qui paraîtra en 1894 dans le Zeitschrift für physikalische Chemie.
Le 27 décembre 1894, Alexandre de Hemptinne épouse à Gand Elsé de Kerchove de Denterghem. De ce mariage, il aura deux filles : Christine née en 1895 et Isabelle née en 1898, et un fils, l'auteur de ces lignes, né en 1902.
Ayant loué un hôtel assez vaste situé rue de la Vallée à Gand, Alexandre de Hemptinne transforme en laboratoire les écuries et remises de sa demeure et y poursuit ses travaux avec une ardeur renouvelée. Il étudie l'action des décharges électriques sur les gaz raréfiés, la compare aux actions des rayons de Röntgen sur ces mêmes gaz. Il constate la possibilité de réaliser des synthèses organiques en faisant passer une décharge dans un mélange de gaz dans des conditions appropriées. Serrant le problème de plus près, il entreprend une série de recherches sur l'action des vibrations hertziennes de diverses longueurs d'onde sur la décomposition et la combinaison des gaz en relation avec leur structure moléculaire. II étudie en détail les conditions de formation de corps organiques tels que l'acide formique, l'aldehyde formique à partir d'oxyde de carbone en présence de vapeur d'eau ou d'hydrogène et fixe les conditions de décomposition des vapeurs organiques par ces mêmes décharges. Les travaux traitant de ces sujets paraissent dans les Bulletins de l'Académie Royale des Sciences de Belgique, les Annales de la Société Scientifique de Bruxelles ainsi que dans le Zeitschrift für physikalische Chemie des années 1894 à 1902. Nous y trouvons encore des travaux consacrés à l'effet d'un champ magnétique sur la décharge dans les gaz, sur l'action du champ magnétique sur les réactions chimiques et sur la phosphorescence; une étude sur l'influence de la pression, sur la propagation de l'explosion dans les gaz, sur les pressions critiques de décharge, sur l'action de la lumière sur la conductivité électrique des diélectriques etc. .
En 1902, parait un important travail : « Sur la synthèse de l'ammoniaque par l'électricité ».
L'année 1902 fut une année cruciale dans la vie d'Alexandre de Hemptinne ; c'est en effet cette année-là que, à la suite d'une suggestion du professeur Ide dont il avait fait la connaissance à Leipzig, il fut nommé Professeur à l'Université Catholique de Louvain et chargé d'y organiser le laboratoire de recherches expérimentales en vue de la préparation des thèses de doctorat.
Les recherches progresseront dorénavant sur deux fronts : d'une part dans son laboratoire privé qui sera bientôt déplacé dans les dépendances de sa nouvelle demeure située rue basse des Champs à Gand où il travaillera en collaboration avec son assistant Mr Léon Stappers, docteur en chimie de l'Université de Louvain et d'autre part dans les locaux alors branlants de l'Institut de physique de l'Université de Louvain situé rue de Namur à Louvain.
Les étudiants en physique dont mon père dirigeait les travaux de thèse avaient une formation défectueuse en chimie. Ceci était dû à un programme fixé par la loi, programme qui avait été é1aboré en son temps par des mathématiciens (Mansion, Catalan et Monge) à l'exclusion de tout physicien. Pour suppléer à cette grave carence, car les travaux de physique expérimentale component bien souvent des manipulations chimiques, ne fut-ce que pour la purification de produits utilisés, mon père engagea à ses propres frais un assistant chimiste qui avait pour mission de surveiller les é1éves et de veiller à ce que, en l'absence de mon père, ils ne commettent pas d'erreurs graves dans les manipulations chimiques.
Poursuivant ses travaux sur l'effluve électrique, mon père s'intéresse à la formation de l'ozone. Il observe que l'ozone formé par l'action de l'effluve est particulièrement actif et se demande si par la décharge électrique, il serait possible d'obtenir un hydrogène chimiquement plus actif, une sorte d'hydrogène naissant.
Cherchant une réaction d'hydrogénation intéressante à étudier, son attention est attirée par la synthèse de l'acide stéarique par combinaison de l'oléine et de l'hydrogène. L'hydrogénation essayée réussit parfaitement. Le chimiste qui, à Louvain, assistait mon père dans ses expériences, avait été avant cela chimiste dans une stéarinerie. Il attire l'attention de mon père sur l'intérêt industriel possible de ses expériences. C'est le point de départ d'une activité industrielle semée d'embûches qui ne furent surmontées que grâce à la science, à l'énergie, à l'esprit d'optimisme et à la foi inébranlable dans les vues de la Providence qui caractérisaient mon père. Il fit preuve en toutes circonstances d'une sérénité parfaite même lorsque tout paraissait lui être contraire. II résumait sa philosophie en cette phrase : « Dans la vie, tout est finalement toujours pour le mieux ».
Voulant convaincre ses petits enfants de la valeur de ses principes, il rédigea à leur intention un récit de son activité industrielle qui devait aboutir après de multiples avatars à un succès imprévisible au départ. Je ne puis mieux faire, pour faire connaître cet aspect de la vie de mon père, que de lui céder la plume et reproduire ici un extrait de ses confidences écrites.
L'activité industrielle de mon père ne ralentit en rien son activité scientifique. Au contraire, les découvertes successives qu'il faisait, posaient des problèmes et suscitaient des nouveaux travaux de recherches de caractère purement scientifique. L'étude systématique de la physique de la décharge dans les gaz et l'influence de différents facteurs sur celle-ci, l'étude des effets chimiques de la décharge sur les gaz et sur les liquides, l'étude de la polymérisation des liquides consécutive à l'hydrogénation sous l'effet de la décharge sont autant de chapitres qui furent abordés. De nombreux travaux de mon père et de ses élèves traitent de ces sujets. Citons encore un très important article sur la formation abondante d'eau oxygénée par l'effluve électrique, paru dans les Annales de la Société Scientifique de Bruxelles.
En 1907, mon père fut élu Membre correspondant et en 1912, Membre de l'Académie Royale des Sciences de Belgique.
En 1914, la guerre éclata. Les blessés étaient évacués en masse vers des lazarets de fortune de la région gantoise. Les appareils de radiographie manquaient. On fit appel à mon père et à son installation de rayons X pour prêter main forte aux services de la Croix Rouge dont ma mère était une des chevilles ouvrières. Puis ce fut l'occupation. Le laboratoire privé de mon père à Gand hébergea l’œuvre des secours aux prisonniers de guerre dont il assuma la présidence. Pendant les quatre années de guerre, le soutien des prisonniers et des malheureux était sa préoccupation. Mon père et ma mère aidés par leurs deux filles se donnèrent entièrement à l'organisation des secours aux prisonniers de guerre, aux oeuvres en faveur des invalides et à toutes les oeuvres destinées à aider les malheureuses victimes de la guerre.
Gand se trouvant, pendant la guerre 14-18, dans la région dite « Etape », était pratiquement coupée de l'intérieur du pays. Les Membres gantois de l'Académie Royale organisèrent des réunions périodiques où chacun à tour de rôle développait en termes simples, de façon à pouvoir se faire comprendre par tous ses confrères, un sujet de sa spécialité. Je me souviens que mon père revenait de ces réunions tout ragaillardi. Elles étaient pour lui une cure d'air intellectuel en ces temps d'isolement et d'étouffement de l'esprit. Nombreuses furent les frictions avec l'Autorité occupante. La connaissance parfaite que mon père possédait de la langue allemande lui fut un grand secours. Je me souviens d'une alerte particulièrement chaude: un soir mon père rentra en nous disant: « les Allemands n'ayant pas réussi à faire travailler convenablement l'usine de Wondelgem dont ils s'étaient emparés m'intiment l'ordre de travailler pour eux et de fabriquer de l'huile Elektrion à plein rendement pour l'armée allemande. J'ai 24 heures pour me décider. Comme je ne puis que refuser d'obéir à cet ordre, préparez-moi quelques effets à emporter, car je ne reviendrai peut-être plus demain. »
Grâce au Ciel, ce ne fut pas mon père qui fut amené en Allemagne mais l'usine fut transportée à Potschappel à l'exception d'un appareil particulièrement volumineux qui fut abandonné à Anvers. Le physicien allemand Stern me raconta plus tard qu'un groupe de physiciens et de physicochimistes allemands dont Nernst et lui-même avaient été chargés de veiller au transfert de l'usine et à sa mise en marche en territoire allemand. L'usine de Postchappel fonctionna jusqu' à l'occupation de la Saxe par les Russes en 1945. Elle fournit régulièrement le marché allemand sans s'occuper des intérêts belges mais évita cependant d'étendre ses ventes dans notre pays.
La première guerre mondiale fut très préjudiciable à l'activité scientifique de mon père. Ayant été isolé pendant quatre ans, il était resté ignorant des progrès faits ailleurs. Bien que pendant toute la guerre mon père avait poursuivi quelques travaux de recherche dans une chambre restée libre de son laboratoire privé, celui-ci ayant servi à d'autres usages devait être pratiquement rééquipé.
L'usine de Wondelgem détruite dut être liquidée. La production d'huile Elektrion fut reprise par la suite. Mr Léopold De Cavel et Michel Roegiers, deux anciens collaborateurs de mon père, utilisant l'appareil abandonné à Anvers par les Allemands, exploitèrent à nouveau le brevet Elektrion en accord avec mon père.
Le discours que le Roi Albert prononça à Seraing électrisa les responsables du développement des sciences en Belgique. Alexandre de Hemptinne participa largement à ce renouveau. Il fit un don substantiel à ce qui devait devenir le Fonds National de la Recherche Scientifique et participa à l'activité de ses Commissions. Il joua un rôle actif dans la modernisation de l'Institut de Physique de l'Université de Louvain. Il fut parmi les membres fondateurs de la Société Belge de Physique. Comme Membre et ensuite comme Président de la Commission Scientifique de l'Institut Royal de Météorologie, il s'intéressera vivement à l'activité de cet Institut de recherche.
En 1919, Alexandre de Hemptinne publia le fruit de ses réflexions et du travail accompli pendant les quatre années de guerre. Un travail intitulé « La loi de Faraday et l'action de l'effluve électrique sur les gaz » parut en 1919 dans les Bulletins de l'Académie. C'est le premier de toute une série de travaux où l'auteur montre l'analogie entre la loi de Faraday pour les liquides et l'action chimique de la décharge électrique dans les gaz sous pression plus ou moins réduite. Plusieurs travaux traitant de la réduction des oxydes métalliques par l'hydrogène activé par la décharge et des propriétés de ces oxydes furent aussi publiés dans les Bulletins de l'Académie pendant les années qui précédent la deuxième guerre mondiale.
Mon père abandonna le cours de physique qu'il donnait à l'Université de Louvain lorsque la nouvelle loi réformant l'enseignement des sciences dans les Universités belges entra en vigueur.
En 1939, il eut la grande douleur de perdre ma mère. Le choc qu'il ressentit fut grand. Quelques mois plus tard, la deuxième guerre mondiale était déclarée. Puis ce fut, une fois encore, l'invasion du territoire avec toutes ses séquelles. Mon père fut expulsé de sa demeure et de son laboratoire qui fut cette fois entièrement anéanti. Tout moyen de travail expérimental lui était enlevé. Toutefois l'intérêt, voir même l'enthousiasme pour les immenses progrès réalisés à cause de la guerre et contre la guerre fut vif jusqu'à la fin de ses jours.
En 1947, il fut nommé Membre associé de l'Académie des Sciences et des Belles Lettres et Arts de Lyon.
Le 7 décembre 1955, il remit son âme à Dieu, dont il avait, sa vie durant, cherché à comprendre l'oeuvre; il la remit en toute sérénité, confiant dans la destinée de l'âme humaine.