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Quand éclate la guerre 14-18, Joseph de HEMPTINNE a 55 ans. Il ne peut être question de s'engager, mais bientôt, il imagine une autre façon de servir son pays ; la guerre des ombres. Des 1915 il organise un réseau d'espionnage. De sa propriété steppe Stede à St Denis-Westrem, il peut facilement surveiller le passage des trains transportant soldats et matériel de guerre vers le front. Un passeur, souvent le chauffeur de Joseph, se charge des documents qui, par une filière sûre, les fait passer en Hollande et de là, en Angleterre.
Mais hélas, un jour quelqu'un dans le réseau a trahi. Le 12 août 1915, vers 4h du matin, 400 Allemands, les ''boches'' cernèrent la propriété de steppe et se firent brutalement ouvrir les portes, se répandant partout, fouillant de tous côtés, baillonnettes aux fusils, criant, jurant, à la grande terreur des enfants, très jeunes et terrorisés dans leur lit.
Grâce à Dieu, ils ne trouvèrent aucun papiers ni documents quelconques. Le passeur était venu la veille.
Furieux et déconfit, l'officier commandant la troupe emmène avec lui, en voiture, Joseph de HEMPTINNE et le chauffeur dans une autre auto. Après de pénibles moments. Joseph, dans l'après-midi est remis en liberté, le chauffeur également.
Le 21 août, Joseph est repris et enfermé à la prison de Gand, motif non prouvé : ''espionnage''. Le prisonnier est maintenu au secret absolu et dans de dures conditions. Son épouse Madeleine est surveillée de près et en butte à des tracasseries diverses. Elle fait preuve d'un grand courage. De longs jours s'écoulent dans l'angoisse. Six semaines environ, le 21.10.15, le pire est arrivé : Joseph est condamné à mort avec deux autres prévenus.
En Hollande et en France du Nord, de grandes affiches annoncent : " Graaf Joseph de HEMPTINNE te Gent wegens spionage gefusilleerd "'. Des membres de la famille réfugiés en Hollande et en France apprennent avec consternation cette triste nouvelle et font célébrer des messes pour le repos de l'âme de Joseph, ce courageux patriote. L'Abbesse de Maredret, soeur du condamné, apprend le 24.11.15 par une lettre de l'abbaye Ste Hildegarde de Eibingen, de la même congrégation, la terrible nouvelle qu'annoncent tous les journaux d'Allemagne. Des divers monastères d'Allemagne et d'Autriche, des lettres de profonde sympathie affluent à Maredret. Tous ces sentiments s'expriment a mots couverts et très discrètement pour ne pas exciter la méfiance de la censure.
Le Pape Benoit :XV et le marquis de VILLALOBAR interviennent et enfin, le lundi 6 décembre 1915, la nouvelle officielle de la grâce ou plus exactement de la commutation de peine est accordée: les travaux forcés a perpétuité.
Depuis un certain temps, écrit la Chronique de Maredret, la famille, avisée officieusement par l'Espagne, attendait cette solution ; détente et espoir dans l'angoisse des jours ...
Une visite familiale, son épouse et ses cinq jaunes enfants, la plus jeune a tout juste un an, est enfin autorisée a la prison de Gand. Emotion profonde de ces retrouvailles dans le cachot sinistre. Un civil allemand assiste à ce court entretien.
Le 29.12.1915, son épouse reçoit deux lettres de son mari, datées d'Aix la Chapelle, de la prison de triage, où il se trouve encore. Le 20.01.1916, nouvelle lettre. Joseph est arrivé à Werden, il a été traité indignement, enchaîné comme un forçat, cheveux rasés, 13h de menuiserie par jour, nourriture infecte, toujours en cellule. Tout doit servir à démolir le moral du prisonnier et à torturer celui de son épouse.
Il fait une grosse bronchite et en sort, grâce à sa bonne constitution à la date du 24.2.16 (extrait des Annales de Maredret) : ''Joseph a reçu la visite du Primat O.S.B. (Fidèle de Slotzeingen) à Werden, dans sa prison. Le Père Abbé a écrit ensuite une lettre à la soeur du prisonnier, l'Abbesse de Maredret, lettre pleine de détails. Entre autre, qu'il y a espoir d'un transfert de prison où les prisonniers politiques seraient traités moins durement.
Le Père Abbé ajoute ''ce qui est digne d'admiration, c'est l'état d'âme de votre frère. Il accepte tout de la main de Dieu avec un abandon amoureux. Il m'a dit bien des choses concernant sa vie intérieure''.
Le 07.03.1916, les nouvelles de Joseph sont meilleures ; son moral est celui d'un saint : on espère pour lui un traitement moins rigoureux. Le 16 mars 1916, Joseph écrit de Werden à sa soeur l'Abbesse de Maredret et lui fait parvenir une croix de bois blanc que le prisonnier a confectionné dans sa cellule à l'intention de son épouse. Ce touchant souvenir lui a été envoyé sans tarder.
De son côté, son épouse tentea par tous les moyens, de sauver les précieuses collections d'orchidées auxquelles son mari tient tant. Madeleine fait des prodiges pour se procurer du combustible, si rare en ces temps de restriction.
Aidée par le chef de culture, elle réussit à sauver la majorité de ces plantes fragiles en se procurant du coke et du bois au prix de quelques fatigantes démarches, mais son courage et son amour ont produit des merveilles et la collection fut sauvée.
Le 2 juin 1916, la nouvelle du transfert de Joseph à Munster en Westphalie se confirme comme imminente et son traitement sera sans doute moins dur. En fait, au lieu de faire de la menuiserie, le prisonnier, toujours en cellule, collera des sachets en papier à une cadence accélérée.
Le 23.06.1916, visite inattendue de Guillaume II à Maredret.
L'Abbesse, pleine de dignité et de froideur a reçu son visiteur 30 minutes et le nom de son frère n'a pas été prononcé. Peut-être l'Empereur espérait-il que l'Abbesse le supplierait humblement d'adoucir le sort de son frère, mais il n'en fut rien.
" Je ne veux rien devoir aux ennemis de mon pays ". Visite qui parut étrange et qui fut consignée dans les Annales de l'Abbaye.
Les semaines et les mois passèrent. Les échanges de correspondance se réduisaient à peu de chose ; une carte par mois dans les deux sens et si souvent censurée par de gros traits noirs. Les choses familiales les plus innocentes paraissaient suspectes et la censure fonctionnait. Mais comme elles étaient attendues et désirées ces pauvres cartes... Malgré les protestations de Madeleine, les Allemands firent abattre les vieux arbres devant le château de Steppe Stede : Joseph ne reverra plus ces contemporains de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche. Vexations de tous genres et expulsion brutale de la maison pendant 4 mois sous prétexte de loger cinq officiers aviateurs attachée a la plaine de St Denis.
L'affection et l'aide de toute la ramille soutiennent Madeleine dans toutes ses épreuves.
1918 ramène l'espoir : les Américains se font nos alliés.
Les nouvelles de Joseph, déjà très espacées se font de plus en plus rares.
L'armistice met fin à cette terrible guerre.
Il y a ceux qui reviennent et ceux qu'on ne reverra pas. La joie pour les uns, les larmes pour d'autres.
Aucune nouvelle de Joseph depuis de si longues semaines, l'angoisse ..
L'Allemagne est vaincue, écrasée, et les soldats se mutinent ; ils ouvrent les portes des prisons et délivrent tous les condamnés. De Joseph rien. Est-il mort ? Est-il en route vers la Belgique délivrée ?
Enfin, le 27 novembre, celui que la vieille et fidèle cuisinière de Maltebrugge prend pour un vagabond et veut refouler, se fait reconnaître : C'est Joseph, c'est vraiment lui et on le reçoit a bras ouverts. Le temps de faire la route qui sépare Maltebrugge à Steppe Stede et enfin, dans l'émotion générale, Joseph retrouve sa vaillante épouse et ses enfants, et la joie éclate, débordante.
Jamais Joseph n'avait perdu courage. La veille du jour fixé pour son exécution n'écrivait-il pas dans ses notes intimes ''Coeur sacré de Jésus, j'ai plus que jamais confiance en Vous''. La foi renverse les montagnes, dit l'Ecriture.
Faut-il préciser que, pendant de très longues années, le 27 novembre fut fêté à Steppe, comme un jour merveilleux, la fête de la famille qui s'était reformée après une si dure séparation.
Le prisonnier reçut après la guerre les citations et les décorations suivantes :
- ordre de Léopold
- La croix de chevalier de l'ordre de Léopold, avec liserés d'or
- Mise a l'ordre du jour de la nation et attributions de la croix civique de première classe 1914-1918 est décernée à monsieur de HEMPTINNE de St Denis-Westrem.
'' Saisit la première occasion de se dévouer au pays en s'occupant personnellement des postes d'observation et de surveillance ; n'hésite pas a exposer la sécurité des siens, dignes de son patriotisme pour la cause nationale''.
''L'ennemi le condamne à mort ; la peine commuée en longues tortures, des bagnes achèvent de mettre en lumière la valeur morale de ce grand patriote belge. ''
A la guerre 1940-1945, Joseph rendit sa belle âme à Dieu le 24 septembre 1942, jour de la fête de Notre-Dame de la Merci, priée tout spécialement par les prisonniers.
Un an après sa mort, en novembre 1943. Madeleine recevait la visite de plusieurs officiers allemands venus avec deux soldats pour remettre en prison son époux, dont la peine n'avait jamais été levée.
Madeleine dans toute sa dignité toisa les officiers allemands en leur disant : ''messieurs, votre police est mal faite, car mon époux est mort depuis une grosse année''.
Ce jour là, à Maredsous, on vint prévenir le Père Abbé de la visite d'officiers allemands très haut-gradés. Mais le Père Abbé (Dom Marmion) était en train de confesser à Maredret. En son absence, c'est le Prieur (Dom Cornet d'Elzius)qui reçut ces personnages, parmi lesquels le Kaiser en personne !
Ce dernier, entré au fond de l'église, regardait passer les élèves. Certains qui l'avaient reconnu détournèrent la tête.
Le Kaiser demanda de visiter l'Abbaye. Il présenta les deux officiers de sa suite, disant " Ce sont des catholiques ; moi je suis un païen ! "
Monocle à l'œil, moustache en croc, court de taille et cherchant à dissimuler par ses postures son bras gauche plus court que l'autre : tel se présentait Wilhelm II, seigneur tout-puissant de la Grande Allemagne…
Il dit aux moines : " Quand la guerre sera finie, les Français s'allieront aux Allemands contre les Anglais ! " Ayant proféré cet oracle il se rendit à Maredret et demanda à voir l'Abbesse.
Cette dernière était Agnès de Hemptinne, sœur de Jean, notre cousin par alliance. Il salua l'Abbesse et lui parla de la guerre : " Si votre Roi Léopold avait vécu jusqu'à présent, dit-il à Agnès de Hemptinne, il aurait laissé passer nos troupes ! Mais Albert de Belgique, Nicolas de Russie et Georges d'Angleterre, ce sont des gamins ! Je les ai fait sauter sur mes genoux il n'y a pas si longtemps. "
L'Abbesse répondit au Kaiser : " Je pense que votre majesté fait erreur : car Léopold II, pas plus qu'Albert 1er n'aurait laisser violer le territoire de la Belgique. "
Le Kaiser paraissait préoccupé et triste. Il lui demanda si elle n'avait aucun désir à satisfaire. (Il pensait sans doute à Joseph de Hemptinne, son frère, condamné à mort). Mais elle lui répondit que non. - Et cette guerre, dit-il en soupirant, quand finira-t-elle ? " Quand le Bon Dieu le voudra " répondit-elle et elle ajouté qu'elle priait tous les jours pour lui…
Ayant vu qu'il manquait une tour à Maredret, Guillaume II s'écria sarcastique " Léopold II aurait bien pu la faire bâtir, avec tout l'argent qu'il a gagné au Congo ! "
Il passa par Dinant et, du haut de la citadelle il contempla à ses pieds les ruines de la ville en se lamentant " je n'ai pas voulu cela ! "