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J'écris cette histoire
pour mes petits enfants afin de leur démontrer par des exemples
vécus, que les circonstances malheureuses peuvent, si on ne se laisse
pas décourager, tourner à notre avantage. J'exprime ce fait
en disant "Tout est toujours pour le mieux". Cette idée crée
une atmosphère d'optimisme utile lorsque les chagrins ou les contrariétés
surviennent. Plus d'une fois je l'ai constaté: des événements
dont je m'étais chagriné ont évolué favorablement.
Le crayon est de Christine, sa fille. |
En 1902 je fus nommé professeur à l'Université de Louvain. J'avais à m'occuper des futurs docteurs en sciences physiques et mathématiques.
Mon premier soin fut d'organiser un laboratoire de recherches expérimentales en vue de la préparation des thèses. Je m’aperçus bientôt que la connaissance des élèves confiés à ma direction était complètement nulle en chimie expérimentale. Je n'osais leur confier les travaux les plus simples sans craindre des accidents. Comment remédier à ce défaut?
Je consultai le programme des cours et constatai l'absence de travaux pratiques pour les futurs docteurs en sciences physiques et mathématiques.
Je fis part de cette lacune à M. Mansion, professeur de mathématiques supérieures à l'université de Gand. Il me dit qu'à une date déjà éloignée le programme avait été rédigé par lui-même en collaboration avec Catalan, professeur de mathématiques à l'Université de Liège et par Mongé de Louvain, aussi mathématicien. Inutile de songer à une modification du programme: cela aurait exigé l'intervention de toute l'administration et des formalités des plus compliquées.
J'adoptai une solution rapide et efficace: j'engageai à mes frais un assistant chimiste chargé de surveiller les élèves en mon absence, car je ne venais à Louvain que deux jours par semaine. Je travaillais les autres jours dans mon laboratoire à Gand. Je m'y occupais depuis plusieurs années de la décomposition des substances organiques par l'effluve électrique, à la synthèse de l'ammoniaque, à la formation de l'ozone. Ces travaux furent publiés dans les bulletins et les mémoires de l'Académie Royale de Belgique.
Je fus ainsi amené à me demander si par la décharge électrique il ne serait pas possible d'obtenir un hydrogène chimiquement plus actif aussi bien qu'il se forme par la décharge électrique de l'ozone très actif. Je cherchais donc une réaction intéressante.
Mon attention fut attirée sur la synthèse de l'acide stéarique par la combinaison de l'oléine et de l'hydrogène puisque ces deux substances ne diffèrent que par une molécule d'hydrogène.
Mon assistant, qui avait été chimiste dans une stéarinerie me révéla l'intérêt économique de l'opération. C'est ce qui me décida à faire des essais. Ce fut, comme on le verra dans la suite, le point de départ d'une série de recherches que je n'airais certainement pas entreprises si l'intérêt économique ne s'était pas superposé à l'intérêt scientifique. C'est donc ainsi en quelque sorte que la défectuosité du programme du doctorat en sciences physiques et mathématiques fut la cause de mes recherches et de mes découvertes dans des domaines très différents. (Tout est toujours pour le mieux).
Revenons d'abord un instant à
l'intérêt économique. Pour obtenir de la stéarine
on traite des graisses en autoclave. Il en résulte un mélange
de stéarine et d'oléine. Les deux substances sont séparées
par filtration et compression mécanique. Leur valeur diffère
du simple au double et cependant, chimiquement, elles ne se distinguent
que par une molécule d'hydrogène. On se rend compte combien
la fixation de ce gaz sur l'oléine serait avantageuse.
Je me décidai à faire
quelques essais en utilisant de l'hydrogène activé par l'effluve
électrique. À cet effet, j'utilisai un appareil du genre
ozoniseur. Il se comporte de deux tubes en verre concentriques (fig. 1)
laissant entre eux un espace de quelques millimètres. Ces tubes
étaient munis d'un robinet par lequel on pouvait faire le vide.
Un tube latéral plongé dans du mercure permettait de se rendre
compte de la pression du gaz. Le tube intérieur contenait de l'eau
acidulée . Cette eau acidulée constituait les électrodes
extérieures et intérieures reliée à une source
d'électricité alternative de tension suffisante. Un vide
partiel étant fait dans l'appareil, on observait une décharge
entre les deux tubes de verre.
J'humectai les tubes intérieurs d'une mince couche d'oléine pure, je remplis l'appareil d'hydrogène à une pression d'environ 2O cm et soumis le tube à la décharge électrique. Je constatai sur le verre la formation d'une mince couche blanchâtre et après arrêt de la décharge et retour à la température de départ je constatai une diminution de pression. L'eau portée à la température de fusion de la stéarine, la couche blanchâtre fondit.
Mais tout cela n'était qu'une indication. Il fallait opérer sur des quantités pondérables. A cette fin j'utilisai une cuve en verre très épais. Elle se fermait par une plaque en verre, rodée sur les bords, afin de pouvoir y faire le vide. A l'intérieur, une cuvette en verre comme celles que l’on emploie en photographie, de dimensions 14 fois 18 cm, contient une plaque de verre portée sur des isoloirs. Sa face supérieure garnie d'une feuille d'étain est en relation avec une des électrodes. La face intérieure, aussi garnie d'une feuille d'étain, est en relation avec l'autre électrode. L'électricité est conduite aux électrodes par des bouchons en caoutchouc.
La cuvette peut contenir 55 cc d'oléine
qui y forme une couche d'environ 2 mm d'épaisseur. L'appareil est
raccordé à un tube barométrique par lequel on peut
faire le vide et introduire de l'hydrogène à la pression
de 20 cm. Environ dans le cas actuel. L'observation du niveau du mercure
permet de se rendre compte de la marche de l'opération. La fig.
2 donne une coupe de ce dispositif.
Les électrodes étant
reliées à une source d'électricité alternative
de tension suffisante pour obtenir un bon effluve à la surface de
l'oléine, on ne tarde pas à constater une absorption notable
d'hydrogène, dont on devait conserver dans l'appareil une quantité
suffisante. Après 10 heures, l'oléine transformée
en une pâte blanchâtre fut analysée et révéla
la formation de stéarine. La fig. 3 donne une vue photographique
d'un coin du laboratoire et de l'appareil en verre.
Il importait maintenant d'opérer
sur des quantités auxquelles on pouvait appliquer des procédés
de séparation industriels. La fig. 4 est la photographie d'un coin
du laboratoire donne la vue d'un appareil dans lequel on peut faire agir
l'effluve électrique sur 30 kg. d'oléine du commerce fourni
par une stéarinerie. Il se compose d'une cuve en fer divisée
en deux parties. Le couvercle, suspendu sur la photographie, peut être
descendu et fermé hermétiquement. La cuve, dans laquelle
on peut faire le vide et introduire de l'hydrogène à une
pression de 20 cm. environ, contient une série de plaques en aluminium
séparées par des plaques de verre. Les plaques en aluminium
portent des rondelles en bois de manière à les maintenir
à une distance d'environ 4 mm des plaques de verre. Les plaques
de numéro d'ordre pair sont reliées à l'un des pôles
d'une source d'électricité alternative; celles de numéro
impair à l'autre pôle. L'appareil étant fermé
et rempli d'hydrogène à la pression d'environ 20 cm, on lui
imprime un mouvement lent de rotation. Quelques petits baquets d'arrosage
disposés à la périphérie des plaques y déversent
de l'oléine de manière à réaliser sur les plaques
une couche mince et mobile de ce liquide. De temps en temps, on ajoute
de l'hydrogène.
Après un temps assez prolongé, il fut constaté qu'il s'était formé une quantité notable de stéarine mais en même temps un accroissement si considérable de la viscosité du liquide que le procédé devenait inutilisable dans l'industrie.
Mon attention fut alors attirée sur le fait que les huiles de poisson du Japon contiennent des molécules non saturées. En particulier les huiles de poisson du Japon dont les savonniers faisaient à cette époque une certaine consommation à cause de leur bas prix. Mais ces huiles étaient si nauséabondes que l'on ne pouvait pas en utiliser dans des proportions de plus de 5%.
En présence d'hydrogène qui se fixait rapidement sur l'huile, l'odeur disparaissait très vite. Je demandai l'avis d'un savonnier qui me dit que je pouvais lui donner 500 kg d'huile désodorisée pour faire un essai, ce qui fut fait. Le savon fut vendu à la clientèle. Il avait incorporé 20% d'huile dans une cuve de 2.000 kg.
Après quelques semaines, il
me dit que le résultat lui semblait encourageant parce que quelques
clients seulement avaient fait la remarque que le savon n'avait pas l'odeur
habituelle, mais aucun n'avait parlé d'odeur de poisson. Je demandai
l'avis de différentes personnalités industrielles et commerciales.
Elles m'engagèrent toutes à monter une petite usine d'essai.
Je m'y décidai assez à contre coeur, mais poussé par
l'idée que ce serait l'occasion d’étudier sur une plus grande
échelle les machines pour la production des courants alternatifs,
j'achetai un terrain situé au bord de l'Escaut à Gentbrugge
le long de chemin de fer. Je construisis un petit bâtiment (fig.
5)
long d'environ 20 m sur 10, composé d'une demi-cave destinée
partiellement à recevoir des réservoirs à huile et
des barils. L'étage au-dessus renfermait un réservoir et,
sur deux rangées, dix appareils d'un nouveau type. Il restait encore
un espace suffisant pour les tableaux de distribution de l'énergie
électrique, un moteur, un alternateur et un transformateur. Le courant
électrique était fourni par la centrale électrique
de la commune de Gentbrugge et transformé
en courant alternatif
par des alternateurs , l'un de 150 périodes, l'autre de 500 périodes,
construits spécialement par la firme Siemens. J'améliorai
sensiblement la construction des appareils à effluve. Le dispositif
des plaques, porté sur un chariot pouvait être introduit
dans les cuves fermées hermétiquement par un couvercle.
On pouvait y faire le vide et y introduire de l'hydrogène à
pression réduite. Le courant y était amené par des
fils reliés au tableau et munis de plombs fusibles. Avec dix de
ces dispositifs on pouvait fabriques des quantités suffisantes pour
l'industrie.
Des quantités assez importantes d'huile désodorisée furent vendues dans le commerce. Après un temps plus ou moins long, les réclamations affluèrent et je songeai à liquider cette petite affaire lorsqu'une circonstance toute fortuite vint tout changer. Afin de me mettre en règle avec la loi j'avais engagé un comptable, un huissier très débrouillard, qui à ce moment tenait les livres prescrits et faisait la correspondance. Cet huissier me dit un jour qu'un voyageur d'une importante maison de commerce Anversois lui avait dit connaître un personnage qui pouvait épaissir des huiles minérales par un procédé secret non brevetable. Je répondis à mon huissier comptable que j'en avais assez de l'industrie mais que je voulais bien mettre 5.000 fr. à sa disposition à condition de ne m'occuper de rien et de trouver d'autres capitaux. Il réunit ainsi 25.000 fr., somme suffisante pour construire une petite usine d'essai sur un terrain acheté à Wondelgem, avec un accès au canal par un chemin particulier. Le petit bâtiment construit, on devait y installer les appareils. Ce travail terminé, le susdit inventeur disparut avec quelques centaines de francs empruntés à l'huissier méfiant et sur ses gardes. Le soi-disant inventeur avoua qu'il n'avait aucun procédé.
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