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Dans la poussière grise et âcre de ce fond de bibliothèque, où s'entassent les papiers jaunis, témoins d'époques révolues, il est bon parfois de passer quelques heures à l'écoute de ceux qui ne sont plus. Empilés au hasard, les plus vieux dessous, les plus jeunes dessus, selon la suite capricieuse des événements, ces dossiers cachent mille expériences de ceux par qui nous sommes. Lettres écrites un jour par des mains amies à des êtres chers, que de sentiments, que de joies et peines ne recellent-elles pas? Tout ce que le cours implacable du temps cherche à couvrir de son voile d'oubli. Papiers cassants à l'encre usée, enveloppes timbrées aux effigies de souverains passés, quel monde fascinant vous m'évoquez.
Du temps où il était étudiant en chimie physique, Alexandre s'en fut compléter sa formation à l'étranger. En 1890 il étudia à l'université d'Edimbourg sous les professeurs Tait et Chrystal. En 91 et 92, la renommée du professeur Ostwald l'avait amené à Leipzig dans le royaume de Saxe. De ce temps nous conservons une série de lettres échangées par lui avec ses parents, ses sœurs et ses amis, qui révèlent d'une part son insatiable curiosité pour les choses de la nature et d'autre part le caractère de la société gantoise de l'époque.
La maison, rue des Meuniers, était le cadre de la famille. Centre accueillant, tous s'y retrouvaient pour commenter les lettres venues de loin et participer aux impressions de voyage d'un frère ou d'un fils. L'histoire commencée dans une lettre écrite à l'une des soeurs était parfois achevée dans une lettre adressée à une autre, tant le voyageur était sûr du lieu où toutes aboutiraient: « Apportez ma lettre à Mère …». La chaleur du foyer paternel rayonne et accompagne le voyageur dans ses pérégrinations « votre lettre que je viens de lire m'a fait grand plaisir parce que vous me donnez des détails sur tous ceux qui me sont chers ». (à sa soeur Fanny van Loo, 27.2.1991).
Il faudra d'ailleurs toute l'intensité de la vie scientifique pour dissiper les regrets causés par de longues séparations : « ... Les premiers jours de mon départ je suis encore tout imprégné du sentiment de la famille et par conséquent je me sens plus isolé. Il faut un certain temps pour s'acclimater... » (à Fanny, 11.1.91).
Les affaires imposaient à Charles, le Père d'Alexandre, un régime austère. « Il y a lutte, rue des Meuniers, antre Papa et Amélie. Cette dernière trouve Papa par trop matinal, aussi le matin elle le fait un peu attendre pour son déjeuner. Lui au contraire avance toujours. Maintenant il descend à 5 moins le quart. Amélie prétend que si on ne le retient pas, ce sera bientôt 4 1/2. Vous comprenez son épouvante... » (Hélène le 20.3.91). Au contraire, l'éducation des enfants devait avoir été beaucoup plus libérale : «...lorsqu'on est habitué à sa liberté, d'aller et de venir comme il plaît, cela semble drôle de devoir s'occuper des autres et de se plier à leurs goûts. Nous avons été élevés dans une grande indépendance, aussi toute contrainte nous gêne.» (Hélène le 4.3.91).
La vie mondaine gantoise était excessivement agitée. Les lettres de la Tante Fanny van Loo et de la Tante Hélène de Bieberstein débordent d'anecdotes glanées de-ci de-là lors de bals, de dîners ou de visites. Débutantes, fiançailles, mariages et naissances sont le grand sujet de conversation.
La société gantoise était très fermée. On voyait presque toujours les mêmes têtes. Rarement de nouvelles apparitions entraient dans le mouvement, mais lorsque celles-ci se présentaient elles étaient saluées comme il se doit : « Hier soir charmant dîner chez Bertha (Casier n.d.l.r.) : inauguration d'un salon empire, rehaussée par la présence de jolies femmes. Mme de Peñeranda et sa soeur Mlle de Borghgrave (qui épousera plus tard Georges de Hemptinne, auteur du dernier rameaux n.d.l.r.), Mme Léon Janssens (de Bisthoven n.d.l.r.), des gens enfin que l'on ne voit pas éternellement partout. » (lettre de Fanny un dimanche soir jour de Carnaval).
Il est vrai que ces « intrusions étrangères » n'étaient pas vues d'un oeil égal par toutes les mères de famille. En témoignent ces lignes de la main de la Tante Hélène (21.2.91): « Un mariage, le seul, l'unique de tout l'hiver, Maurice della Faille s'est enfin décidé. Il épouse une étrangère, une Mlle van Caloen de Bruges. Les mères gantoises sont désespérées : encore une saison manquée. Quand donc placeront-elles leurs filles ?... »
Le calendrier mondain était ordonné autour de la Fancy-fair qui en était le point culminant. « Mon cher Zandre, maintenant que la Fancy-fair est passée, j'ai un peu de temps pour venir causer avec vous... » (Hélène 7.2.91). Elle décidait de la pluie et du beau temps dans la société de Gand : «Marie (épouse de Louis de Hemptinne, n.d.l.r.) prend en ce moment des leçons de mandoline. C'est une rage que partagent beaucoup de dames depuis la Fancy-fair » (Hélène le 20.3.91). Voila la conséquence d'un concert de mandoline et de harpe qui avait connu un vif succès un soir à la boutique des fleurs.
Il faut malheureusement faire un choix parmi ces nombreuses images d'un temps revolu qui s'imposent si vivantes et si colorées. « Voila le cocher d'Albert (van Loo n.d.l.r.) qui passe avec la meute. Albert est aussi à cheval. Les gens s'arrêtent étonnés de voir tant de chiens… » (Hélène 26.1.91) (La Tante Hélène habitait à cette époque au n° 3 Coupure et elle devait écrire ces lignes de chez elle !).
Que l'on s'imagine la scène suivante: « Ici la rage de la bicyclette s'étend de plus en plus. Tout le monde apprend et commence à s'en servir. Mr. de Limon commence à bien le savoir. Il se rend dorénavant à ses tirs à l'arc à vélo, l'arc au dos : un vrai petit Cupidon. Mr. de Bousies s'adonne aussi à ce genre de sport ... » (Hélène, 4.3.91).
Au milieu de la vie brillante du monde gantois je me représente ces jeunes dames, Hélène, Fanny, Marie, Georgine, Alice, se retirant le soir loin du bruit et des fêtes et, penchées sur leur écritoire, cherchent les mots qui traduisent l'affection pour le frère vagabond. « Tout ce bavardage doit vous sembler bien mesquin et bien peu de choses en comparaison du milieu où vous vivez. Je voudrais bien les voir tous ces vieux savants confits dans leur science ». (Hélène, 4.3.91). « N'est-ce pas agréable de pouvoir s'associer en pensée à des événements ou plutôt aux occupations et aux plaisirs de ceux que nous aimons? Aussi une lettre d'un absent fait toujours tant de plaisir... » (Fanny, 25.4.92).
Le jeune savant de 24 ans est pris par les sciences et il veut s'en expliquer : « Les regrets que vous pourrez éveiller en moi en me parlant de débutantes souples comme le roseau, blanches et douces, ou encore de gracieuses patineuses, seront assez minces car je suis tout à fait absorbé par des occupations... » (à Fanny le 9.12.90). « Vous semblez trouver ma conduite étrange ou tout au moins ne pas la comprendre. Vous me demandez : Zandre, que cherchez-vous ? ... Il y a souvent ici un brouillard très épais et le jour est presque aussi sombre que la nuit. J'aime alors à sortir enveloppé d'un grand manteau et à me promener au bord de la longue vallée qui sépare la ville en deux... Pour moi les choses extérieures sont comme dans un brouillard car la connaissance que nous avons de la nature est bien petite. De même qu'au physique ma curiosité piquée cherchait à mieux distinguer la forme des monuments, de même au moral je désire mieux connaître les choses. Ce qui doit m'éclairer ici ce n'est plus le soleil mais la vérité, et la science est un de ses rayons. » (à Fanny 13.11.1890).
Tout absorbé par la recherche des mécanismes de la nature, Alexandre faisait dire à un de ses amis, le Baron Enguerrand de Caters: « Et au fond vous êtes un bohème, un bohème de la science, soit, mais un bohème, un chercheur de nouveau, un amant inconstant. Vous protestez? Parfaitement ! Votre maîtresse est la chimie, mais elle s'est appelle physique, mais elle tendrait à devenir botanique, que sais-je ? Elle vous enlève à votre chez- vous, elle vous absorbe, elle vous prend votre famille, votre temps, votre santé et vous laisse à peine votre coeur : car vous l'aimez, et terriblement. » (Caters, mars 1892).
La science lui a-t-elle ravi le coeur ? Nenni, et loin s'en faut « ... un rayon lumineux est toujours un rayon lumineux dans les lois qui régissent sa marche et ses propriétés, et malgré cela que de choses dans deux regards qui se croisent ! Aucune formule mathématique ne peut renfermer ce que contient cet éclair parti d'un oeil pour entrer dans un autre et l'on pourrait écrire un livre sur les joies et les peines causées par un simple mouvement du globe oculaire. » (à Fanny, 9.12.90).
La science ne lui a ravi ni le coeur ni la famille, mais une bonne part de son temps. Il lui en restait toutefois suffisamment pour entrer en contact avec ses semblables, ceux que les hasards des voyages mettaient sur son chemin.
D'Edimbourg les souvenirs de la vie proprement universitaire sont rares. La majeure part des contacts et ceux qui furent les plus enrichissants l'ont amené auprès de ses maîtres : « Dimanche passé j'ai été à Granton chez Mr. Irvin. J'aime beaucoup faire cette promenade assez longue parce qu'elle est charmante, mais surtout parce que je passe toujours un après-midi très agréable chez Mr. Irvin qui est un savant distingué. Je rencontre là différentes personnes de son bord et généralement fort intéressantes... » (A Fanny le 27.2.91). Les personnes qu'il y rencontre sont des Mr. Smith, « membre de la justice écossaise...grand amateur d'art et qui connait l'histoire comme pas un » (la même) ou des Mr. Murray, « petit homme trapu doué d'une volonté de fer et qui réussit dans toutes ses entreprises; il a voyagé dans tous les pays du monde et c'est un des seuls hommes actuellement vivant qui ait été aux deux pôles: je veux dire par là qui ait dépassé la latitude du cercle polaire. » (la même). Alexandre a d'autres maîtres qu'il aime à écouter : ce sont « des savants plongés jusqu'au cou dans leur sciences tout en ayant des connaissances très étendues et variées. » (la même) Il s'agit en particulier de ses professeurs Tait et Chrystal. « J'aime mieux passer quelques heures au coin du feu en tête à tête avec Mr. Tait et Chrystal… » (à Fanny le 19.2.91).
L'atmosphère estudiantine traditionnelle des villes universitaires allemandes baigne Leipzig et Alexandre n'échappe pas à une certaine fascination. « La vie d'étudiant a ici un cachet tout particulier inconnu en Belgique... » (à Georgine 6.11.91). Sa réserve s'ébranle : « J'ai l'occasion d'avoir une foule de distractions... » (à Fanny, le 2.11.91). Mais l'étude reste l'objet principal de son voyage et il s'y attelle avec acharnement : « Je suis enchanté ici. J'ai de la besogne par dessus la tête et n'ai pas le temps d'être mélancolique ». (la même)
Il décrit en termes colorés la célébration académique de la rentrée: « Le recteur se trouve dans une tribune et porte un grand manteau en velours rouge garni d'hermine. A droite et à gauche se trouvent des huissiers en costume écarlate et portant sur l'épaule une masse d'armes. Plus bas sont assis en demi-cercle tous les professeurs. Enfin, tout autour, les corporations d'étudiants, représentées chacune par leur président, le porte- drapeau et le « Fuchs-mayor' » (garde des sceaux n.d.l.r.). Chaque corporation a son drapeau, ses couleurs et son costume : celui-ci est du genre moyen-âge. En voici une courte description. Grandes bottes, culotte en peau, veste de velours ; brandebourg, grande écharpe aux couleurs de la société en sautoir, une épée s'y trouve suspendue, gants blancs à grands revers, enfin une espèce de chapeau de curé garni de plumes d'autruche aux couleurs de la société » (à Georgine, 6.11.91). Puis l'on assiste au long cortège chamarré déroulant ses fastes dans les rues de la ville, avec des landaus découverts sur lesquels ont pris place les responsables étudiants frisés et pommadés pour l'occasion, escortés de domestiques en livrée et d'une garde de corps à cheval.
«En début d'année académique les étudiants sont très affairés par leur « Kneipe » ou réunions bibitives. Un ami et condisciple, membre de la confrérie « Teutonia » m'avait invité au grand Kneipe d'ouverture. Je suis donc arrivé avec lui à 8 1/2 et nous sommes entrés ensemble dans la grande salle de réunion. Le président, le vice-président et le Fuchs-mayor, tous les trois en costume genre moyenâgeux, recevaient les confrères et les invités. Tous ensemble on était une quarantaine. La réunion complète, on s'est mis â table, le président au centre. Commandant le silence et tapant du plat de son épée sur la table, il indique alors la chanson que l'on peut trouver dans un petit libretto que chacun a devant soi. La musique se fait entendre et tous ensemble on entonne en choeur. Le chant terminé, on se porte des santés et l'on boit de la bière, l'on cause et l'on fume.
La bière est payée par la caisse de la société : inutile de dire que ces gaillards en absorbent des quantités énormes à une quarantaine : on a bu plus de trois petits tonneaux !... La soirée se passe ainsi en chantant et en buvant. Il y a aussi différentes cérémonies assez curieuses pour la réception des nouveaux membres, mais tout cela serait trop long à décrire. » (à Fanny, le 11.11.91).
La grande ressource mondaine est le consulat de Belgique où Alexandre est reçu avec beaucoup de gentillesse. « Ces dîners allemands sont assez singulièrement composés. Ils ont ceci de particulier, c'est qu'il n'y a pas de potage et beaucoup d'instruments de toutes sortes pour les plats qui, comme en Ecosse, sont simples et peu nombreux... » (à sa Mère, décembre (?) 1891). Combien de fois le Consul, ne l'a-t-il pas invité au théâtre ou au concert ou ne lui a-t-il pas suggéré quelque visite intéressante ? « L'autre soir Mr. de Caters d'après les conseils de notre consul propose d'aller au Central Halle où l'on célèbre l'anniversaire de Schiller... » (à sa Mère, 13.11.91).
La vie universitaire est surtout le travail incessant et acharné de la recherche scientifique « ...depuis 8 h du matin à 6 heures du soir j'ai eu à calculer le résultat de mes observations et lorsqu'on n'est pas habitué à faire des additions et des multiplications on se fatigue à ce travail abrutissant et assommant : aussi je ne vois plus clair mais au moins j'ai fini ! » (à Mère ...) Nous pouvons suivre le jeune chercheur tout au long de ces profondes alternances qui marquent les longues heures inquiètes et les moments de grâce où l'esprit s'approche du Créateur. « On a à lutter contre le découragement qui parfois vous envahit provoqué par toutes sortes de difficultés qui se présentent tout à coup d'une manière inattendue. Mais ce sont des choses auxquelles il faut s'attendre et les exemples que je vois autour de moi sont nombreux : il n'est pas rare de travailler des semaines et des semaines sans aboutir à rien. » (à Mère ...). Plus tard, bien plus tard il pourra dire : « Je travaille toujours beaucoup au laboratoire et ai plutôt lieu d'être satisfait des choses que j'ai trouvées jusqu'à présent... » (à Père ...) et encore : « les résultats que j'ai me permettent d'entrevoir un beau travail à faire... » (au même).
Alexandre finira son séjour par l'obtention du titre de docteur de l'université de Leipzig.
Correspondance amie, suis-je entré dans votre secret ? Tel fut mon souhait. Vous me rendez, rajeuni, un monde d'autrefois : ce fut le leur et c'est le nôtre car le monde n'a pas changé.
XH