Association Familiale HEMPTINNE   

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MONSEIGNEUR DE HEMPTINNE (1876-1958)
Un grand évêque fondateur d'Eglise

par le Pére Rombaut Steenberghen o.s.b.
Supérieur régulier des Bénédictins au Shaba.

- A partir d'une documentation trouvée dans les archives de l'archidiocèse de Lubumbashi, l'auteur à voulu faire le portrait de Monseigneur de Hemptinne. Mais ce portrait n'est qu'une esquisse. Comme beaucoup de grands hommes, Monseigneur de Hemptinne avait une personnalité complexe aux aspects contradictoires. Espérons qu'un historien de métier s'attachera à corriger et compléter ce que ces lignes ont d'insuffisant.

Quelques dates comme points de repère:

1910: arrivée des premiers Pères bénédictins à Elisabethville;
1930: fondation d'un prieuré bénédictin à Kapolowe;
1932: Mgr. de Hemptinne, de Préfet apostolique devient Vicaire apostolique et est sacré évêque;
1958: décès de Mgr. de Hemptinne.



Regard d'aigle, les africains aimaient le nommer "simba" (lion)



La cathédrale d'E'ville photographiée en 1956.



et le vicariat (en 1956)



Une visite à un camp de guides.


Sans doute ignorez-vous qu'il y a aujourd'hui à Lubumbashi une rue qui porte le nom "Avenue Jean L'Habitine", ce qui est une contraction de "Jean de Hemptinne". Cette information peut être lue sur la page du vocabulaire et des archives du swahili populaire (cliquez ici).

Lors de son dernier retour au pays (1950), son frère Charles a réuni une bonne partie de la famille autour de Félix (Dom Jean). Pour voir la photo de famille en grand, cliquez sur l'image ci-dessous.

Comme de juste, les enfants ne regardent pas le photographe. Une nouvelle pose est nécessaire. Elle donne la photo suivante (agrandir en cliquant dessus).


Voici deux photos prises par Benoît Debourse le 10 juillet 2002 et affichées avec sa permission. Elles représentent les armoiries frappées en cuivre et, noyé dans le texte ci-contre, la pierre tombale de Mgr de Hemptinne, dans la crypte de la cathédrale des Saint Pierre et Paul.

Voici deux images provenant du site internet lié à l'église N.D. de Kipushi au Congo.
Pour plus d'info et plus d'images parlantes, il faut ouvrir ce cite internet

      L'Eglise du Zaire existe depuis un siècle, cent ans qui ont vu naître et croître à travers toutes les provinces de ce pays des communautés chrétiennes d'une solide vitalité. Ce jaillissement d'esprit chrétien à été le résultat d'un immense effort apostolique mené par des pionniers dont le souvenir restera dans l'histoire.

      C'est de l'un d'eux qu'on parlera dans les pages qui suivent, Jean Félix de HEMPTINNE, moine bénédictin, envoyé en Afrique par l'abbaye de Saint-André,-lez-Bruges, qui resta pendant 48 ans le pasteur de l'Eglise de Lubumbashi.

      On ne songe pas à faire de lui un portrait complet. C'est certainement prématuré. On voudrait plus simplement rappeler quelques aspects de sa personnalité .qui permettront à un chercheur futur d'écrire l'histoire chrétienne du Shaba. Nos sources sont incomplètes. Il s'agit d'extraits de journaux, de papiers et de souvenirs personnels. Il est grand temps de colliger tout cela, avant que le souvenir en ait disparu.

      Commençons par les origines. Félix de Hemptinne naquit à Gand, le 8 décembre 1876. Il était le deuxième fils d'une famille qui comptait dix enfants. La famille de Hemptinne était d'origine brabançonne. Emigrée à Gand au début du XIXème siècle, les de Hemptinne, de propriétaires terriens devinrent, avec d'autres, les grands maîtres de l'industrie textile flamande. Le père et un oncle de Félix furent tous deux zouaves pontificaux. L'oncle devint plus tard moine bénédictin à Maredsous, puis abbé de son monastère et premier primat de l'ordre à Rome.

      Parlant du grand-père de Félix, un ami de la famille le décrit comme un noble vieillard, d'aspect sévère, bien qu'affable et distingué. "C'était un homme d'ancien régime, conservateur et ultramontain dans toute la force du terme. Il ne pouvait s'accommoder du libéralisme et des innovations démocratiques qui agitaient alors les esprits. Il avait composé une sorte de catéchisme où il condamnait toutes les libertés modernes. En cela, selon l'expression des mauvaises langues, plus catholique que le pape lui-même... La ténacité de caractère et l'inflexibilité en face de la vérité étaient un héritage de "famille". Monseigneur de Hemptinne avait de qui tenir.

      En 1894, à la fin de ses études secondaires, Félix de Hemptinne entreprit à Louvain les études de Philosophie et Lettres préparatoires au Droit. Il y fut élève du futur Cardinal Mercier et disciple du père abbé Colomba Marmion, hauteur spirituel bien connu.

      A Louvain, Félix fonda avec ses amis une feuille de chou, pompeusement intitulée "Le Ralliement". L'encyclique Rerum Novarum date de 1891. Nous sommes à l'époque du mouvement démocrate-chrétien avec l'abbé- Pothier. On serait curieux de relire aujourd'hui quelques feuillets de ce vieux Ralliement.

       Après ses candidatures, Félix opta pour la vie religieuse et entra au noviciat de Maredsous. Il y reçut le nom de Jean et c'est sous le double nom de Jean- Félix qu'il deviendra plus tard Vicaire apostolique du Katanga. Après sa profession, le frère Jean partit pour Rome où il devint docteur en théologie.

      A son retour à Maredsous, il fut d'abord professeur de religion au collège de l'abbaye puis pendant quelques années maître des novices à Saint-André et à Maredsous. C'est pendant cette première période de sa vie qu'il écrivit deux petits livres: "Une âme bénédictine", biographie de son frère, le Père Pie mort en odeur de sainteté, et "Notices sur l'ordre de Saint Benoît". Les derniers survivants de ses novices l'ont décrit comme un maître attentif à préparer des conférences toujours intéressantes. Le Père Jean s'inspirait de la tradition de son ordre, mais il avait aussi une prédilection pour saint François de Sales, le suave auteur du "Traité de l'amour de Dieu ». Il y à de quoi surprendre ceux qui ont connu la rude poigne du Vicaire apostolique, bien éloignée de la douceur salésienne. Ce n'est pas le seul contraste de son caractère.

      On ne pourrait exagérer l'importance de ces longues années de préparation. De ses origines familiales, monseigneur de Hemptinne à reçu les traits essentiels de son caractère: une intelligence sûre d'elle-même, le respect des traditions, une fidélité tenace aux principes et une tète de chef qui aime à commander et ose mener sa barque contre vents et marées.

      De sa jeunesse à Gand et à l'Université de Louvain, monseigneur de Hemptinne à gardé une culture humaniste qui lui permettra entre autres de manier la plume avec une élégance et une précision de controversiste redoutable.

      Dans ses premières responsabilités monastiques, il acquit une piété à la fois solide et simple, que le public n'a pas toujours remarquée. Plus tard, quand, comme évêque, il prendra le train pour Tenke ou Lubudi, monseigneur se joindra parfois aux voyageurs de troisième classe pour prier le chapelet avec eux. A la fin de sa vie (1952), il écrivait à une de ses nièces: "La foi est un don de Dieu et une lumière du Verbe incarné... La vie active que je mène me fait apprécier et désirer davantage le recueillement du Cénacle, la venue du Saint-Esprit et ses dons ineffables. "

      Bref, voilà l'homme qui était envoyé par l'abbaye de Saint-André au Katanga. Parti d'Anvers, le Père Jean de Hemptinne et ses premiers compagnons avaient débarqué au Cap, et de là ils étaient remontés vers le nord. A la frontière Rhodésienne, ils étaient montés dans le fourgon d'un train qui ne prenait pas les voyageurs, le premier train à parvenir du Sud jusqu'à la future capitale du cuivre.

      Cela se passait en 1910. La première coulée de cuivre date de 1911. Nous sommes donc tout au début du Katanga industriel. Elisabethville n'était qulun gros village de paillotes. Le confort matériel et les ressources locales faisaient encore défaut.

      Comment allait réagir le jeune moine dans ce milieu apparemment si contraire à ce qu'il était jusqu'ici?

      Pendant plusieurs années, la subsistance des missionnaires resta précaire. On devait vivre comme on pouvait, faisant fléche de tout bois, de tout ce qu'on pouvait trouver... jusqu'aux vieilles ferrailles et aux vieux clous ramassés dans les avenues. Ces commencements difficiles ont marqué le jeune missionnaire. L'abbaye de Saint-André n'était pas riche. Il fallait donc trouver des ressources sur place, et le supérieur de la mission s'y employa: élevage, fermes, salines, recours aux subsides des sociétés, en particulier de l'Union Minière, etc... Dieu sait si plus tard un certain public l'a reproché à monseigneur de Hemptinne.

      Quoi qu'on ait dit, le Vicaire apostolique du Katanga n'a jamais cherché l'argent pour son propre profit. Jusqu'à la fin de sa vie il a vécu dans une procure inconfortable, pauvrement, trop misérablement même, imposant d'ailleurs le même standing à ses collaborateurs. Finalement, tout ce qu'il recevait ou pouvait acquérir retournait à ses ouailles africaines.

      On me permettra de citer ici quelques lignes croustillantes d'un vieux colonial. Elles datent de 1913. "Oui, je connais vos Pères là bas ... Laissez-moi vous le dire, ils feraient beaucoup mieux de faire comme les protestants, d'avoir leur femme avec eux. Ainsi, quand vous allez chez un pasteur, la maison est tenue, ses habits sont propres. mais allez chez le Préfet apostolique, sa soutane est sale, il y à des boutons qui manquent, et dans la maison on s'assied sur des bancs retournés et les poules entrent dans la chambre ... Je sais bien que le Préfet apostolique y met du renoncement et qu'il est au Katanga pour y travailler pour sa mission et pas pour lui."

      La pauvreté n'empêcha pas le nouveau missionnaire de travailler. Son premier souci fut de reconnaître le pays. II enfourcha sa bicyclette et parcourut le Katanga dans toutes ses dimensions. "Un jour, raconte-t-il à un confrère de Maredsous, j'étais en forêt et je poussais ma bicyclette dans un sentier quelque peu raide quand, à cinquante mètres, je vis dans le fossé voisin un léopard. Je criai 'Brrr ! !) En un bond, l'animal m'avait rejoint et tenait la gueule sur la barre de la bicyclette; nous nous regardames dans les yeux, cinq minutes ... La bête lâcha et s'enfuit." Après tout, la réaction du léopard en face de celui qu'on à appelé plus tard le lion du Katanga n'était que raisonnable et normale! "Et vous n'avez pas. eu peur?", lui demanda son confrère. "J'ignore totalement le sentiment de la peur", répondit-il. De fait, il l'a montré plus tard en de multiples circonstances. Ses nombreux voyages ont permis au prélat de connaître mieux que quiconque la géographie locale: les coins de vallées fertiles, les sources d'eau chaude ignorées, les salines perdues dans la savane. Tout l'intéressait. Mais plus que la nature, c'est à l'homme qu'il s'attachait.

      Nous avons retrouvé des brouillons de conférences, malheureusement incomplèts. Nous nous plaisons à en reproduire des fragments pleins de sympathie pour la nature et l'homme africains. "Transportons-nous par la pensée dans la région du Lomami... Le Lomami est largement ouvert; la savane herbeuse s'étend à perte de vue. Elle est arrosée par de nombreuses rivières. Celles-ci sont bordées de forets très hautes, très denses, dont les frondaisons luxuriantes tranchent sur le fond doré des plaines. Ces forêts, dans l'ensemble du paysage, forment de longs rubans d'un vert sombre, qui se déroulent à l'infini et se perdent à l'horizon dans le ciel bleu.

      Le village indigène ne s'établit pas à découvert dans la savane; il se cache dans la forêt. Le long de la rivière, la haute futaie à été abattue. (ici manque très malheureusement une page capitale) ... Vifs, curieux, observant, écoutant tout, les garçons passent leur temps ( ... ?). Ils s'instruisent ainsi à l'école de la vie réelle. Le jeu ne leur est guère connu. Ils partagent de bonne heure les occupations de leurs parents. Les fillettes surtout sont précoces. Tout enfants encore, elles prennent part aux travaux du ménage et des champs. Il est charmant de les voir rentrer chez elles, portant gravement leur petite charge de bois sec ou quelque menu fardeau proportionné à leurs forces. Nulle contrainte dans l'atmosphère de ce milieu indigène. L'activité même est pleine de liberté. Où commence la peine, cesse le plaisir. L'effort n'est jamais poussé au point de devenir pénible. Dès la tombée de la nuit, tout travail cesse. La soirée est l'heure des longues causeries, de la danse, du tam-tam, de la vie sociale. Il est bien tard quand le silence se fait au village. Tels sont les grands traits de la vie africaine. Positivement ce milieu indigène à quelque chose de séduisant, de paisible, de reposant. Je n'ai jamais senti mes idées plus fixées sur l'Afrique qu'un jour de flânerie au centre de Paris. Les splendeurs des Tuileries, l'animation des boulevards, cette fête perpétuelle me rendaient rêveur... Ma pensée se retourna vers l'Afrique. Là des millions d'hommes jouissent sans artifice, sans trouble, des biens de la terre. Les splendeurs de la nature où ils vivent valent mieux que les monuments les plus somptueux. Ils jouissent sans excès, sans raffinements factices, sans fard emprunté... Assurément la concupiscence des yeux et de la chair trouve chez l'Européen des objets plus brillants, mais ces créations sont isolées... et ne répondent pas à un ordre général de choses. Le monde africain forme un tout continu, représente un ordre stable, séculaire."

      A cette description idyllique correspond un autre fragment des mêmes brouillons. Il nous dévoile L'attitude de monseigneur de Hemptinne en face du monde africain. "Voici une large portion du genre humain qui, depuis les temps les plus reculés, vit une existence absolument différente de la nôtre. De génération en génération, la race noire se perpétue, toujours identique à elle-même. La tradition indigène affirme sa continuité déconcertante. Nous ne sommes pas en présence d'un enfant qui grandit, évolue et se développe. Les institutions africaines ne sont pas des puérilités d'un jour. L'édifice est stable, massif, homogène. Quelle en est donc la charpente? Quels sont les dogmes formulés ou latents qui soutiennent cette société? Quelle est la raison profonde de cette conception de vie?"

      En somme, les partisans de l'authenticité africaine pourraient souscrire aux paroles de monseigneur. Il est vrai que des mêmes prémisses on peut tirer parfois des conclusions divergentes, et c'est le cas pour les textes qu'on vient de citer. Monseigneur de Hemptinne à eu des paroles sévères pour la tradition africaine, par exemple quand il s'opposa aux thèses du Père Tempels dont il alla jusqu'à suspecter l'orthodoxie au nom de Saint Thomas.. N'oublions pas qu'il arriva en Afrique en 1910, qu'il fut le témoin des dénuements de la brousse et du déracinement des travailleurs arrachés sans transition de leurs villages pour travailler dans les usines. On petit croire que sa double expérience de l'homme de brousse et de l'homme de la ville naissante, fut à l'origine de sa théorie selon laquelle les populations congolaises devaient évoluer très lentement pour s'adapter aux circonstances nouvelles de leur pays.

       Mais en homme pragmatique qu'il devint, monseigneur savait changer d'opinion: "Je l'avais toujours dit", glissait-il alors d'un air convaincu qui ne trompait personne.

       En 1947 nous l'avons entendu exprimer sur les écoles des opinions très différentes des options qu'il prit un an ou deux plus tard. 1947 était encore l'après-guerre, et, faute de relève, l'enseignement avait végété. Dans les années suivantes ce qui n'était encore qu'un petit enseignement moyen devint un véritable enseignement secondaire. Le Katanga fut parmi les premiers à envoyer des étudiants, d'abord à Kisantu, puis à Lovanium, et monseigneur en était fier. Dans ce qu'on appelait à l'époque la politique indigène, l'évêque du Katanga fut tout au long de sa vie partisan convaincu de l'assimilation, non pas, comme il écrit dans le style de son temps, que l'Africain doive devenir une copie de Blanc. Nous dirions dans le style d'aujourd'hui que tout homme doit rester fidèle à sa culture, mais, remarquait le prélat, il y à des principes d'ordre moral et religieux universellement humains. Ils appartiennent à tous les peuples et doivent se vérifier dans toutes les sociétés. Pour notre évêque, ces principes étaient ceux de l'Evangile, qui n'est ni africain ni européen, mais dont de Dieu aux hommes.

      En insistent sur l'importance du facteur religieux dans la politique indigène, le chef de l'Eglise Katangaise pouvait se référer au roi Léopold II qui dès les origines avait souhaité la collaboration des missions catholiques. On critique aujourd'hui la collusion de l'Eglise et de l'Etat à l'époque coloniale. Nous ne voyons pas pourquoi l'Eglise aurait dû refuser la collaboration, à condition quelle ne fût pas servile et profitait aux populations africaines. C'est bien ainsi que le comprenait l'évêque. Bien plus, son caractère entier, son intelligence, plus tard son expérience et son ancienneté l'amenèrent parfois à renverser les situations et à dépasser son rôle d'homme d'Eglise. Son prestige était tel qu'il s'imposait à la plupart. "Vous êtes, monsieur le Gouverneur, le douzième gouverneur du Katanga que j'ai connu depuis que je suis à Elisabethville", disait-il en 1951 dans un discours public.

      En 1932, l'hebdomadaire "Pourquoi pas" s'amusait à relever les paradoxes auxquels aboutissait cette situation. Il décrivait: "Le plus fort c'est que personne ne s'avisa de dire que c'était une mainmise de l'autorité cléricale sur la colonie." L'expression est un peu forte, car c'était autant l'homme que l'évêque qui s'imposait par son envergure personnelle. Ajoutons qu'en 1910 et au moins jusqu'à la fin de la première guerre, le petit nombre d'autorités locales et la nécessité d'unir tous les efforts devaient provoquer les confusions.

       Quoi qu'il en soit, monseigneur de Hemptinne eut fatalement des ennemis, mais des ennemis qui continuaient à l'admirer. Il en eut dans le monde des coloniaux, il en eut aussi parmi les Africains qui lui reprochaient ses jugements sévères sur les traditions de leur pays. Mais, nouveau contrastes, les mêmes Africains qui critiquaient leur évêque admiraient sa grandeur et appréciaient l'estime qu'il accordait aux personnes, en ville comme dans les villages. Quand l'évêque circulait en brousse, il était accueilli comme un grand personnage. Les chefs coutumiers s'empressaient à le recevoir parce que comme chefs ils se sentaient à l'aise avec le chef de l'Eglise locale. Eux et lui devaient guider les hommes et cela mettait entre eux un lien d'estime mutuelle. On se sentait du même milieu.

      Aprés ce que nous avons dit au début sur le sens religieux de l'ancien moine de Maredsous, nous sommes surpris de trouver si peu de directives pastorales dans ses écrits. Sans doute, il a rédigé en 1943 un long mandement de Carême - l'Ordre Chrétien - mais c'est un exposé doctrinal sans directives pratiques. Pour le reste, on ne trouve à peu près rien.

      Cette constatation est d'autant plus surprenante qu'au cours de 48 ans de son apostolat, l'évêque du Katanga à fondé au moins vingt missions et paroisses. Il a fait construire des églises nombreuses, fait ouvrir des écoles et des succursales de missions jusque dans les villages les plus reculés. Il a veillé à la formation morale et religieuse des travailleurs recrutés pour les centres industriels. L'occupation si large du pays se comprend dans les perspectives de l'époque. Au Katanga, les missionnaires protestants, d'ordinaire anglo-saxons, étendaient leur influence. C'était inadmissible tant au point de vue missionnaire qu'au point de vue politique et il fallait à tout prix les devancer.

      Mais ceci n'explique pas encore l'absence d'une véritable pastorale. L'explication semble se trouver dans la lettre pastorale de 1943. L'évêque du Katanga était un théologien de l'école classique. Pour lui, "en créant l'univers, la Sagesse n'a rien laissé à l'abandon. Elle a tout réglé, du commencement à la fin, et elle a défini le juste rapport de toutes choses." Dans cette perspective, la connaissance des principes est plus importante que la recherche du détail concret. Car le monde se laisse conduire par les idées et celles-ci finissent toujours par l'emporter.

       Quand, en 1943 ou 1944, un de ses missionnaires cherchait auprès de lui des conseils pour la direction d'une toute jeune communauté monastique africaine, l'évêque lui rappela qu'il était moine: "Donnez-leur la Règle de Saint Benoît, et vous verrez que cela ira." On pourrait généraliser: "Donnez l'Evangile aux Africains, et vous verrez le résultat." C'était sans aucun doute une de ses pensées directrices.

      Les grands hommes sont toujours discutés, surtout s'ils ont osé dire ce qu'ils pensent et prendre leurs responsabilités. Monseigneur de Hemptinne à été de ceux-là. Il était intelligent, il avait de la culture, des traditions, de fortes convictions humaines et religieuses: une volonté solide. Ses traditions de famille le rattachaient à l'époque de Pie IX.

Les temps ont changé depuis lors. Nous avons d'autres options, celles du Concile, de l'oecuménisme et des droits de l'homme. Ce n'est pas un motif pour renier le passé et lui refuser ses mérites.

      En face du monde africain, de Hemptinne à été par excellence un homme de contrastes. Nous n'avons pas voulu souligner ses positions négatives. D'autres s'y sont complus; elles sont réelles. Mais elles ne sont pas absolues, et monseigneur de Hemptinne a apprécié et admiré le monde bantou. Dans une note à sa famille il écrivait: "Les meilleurs moments de la vie missionnaire sont ceux qu'il passe par une belle soirée, autour d'un grand feu, à causer avec l'indigène. C'est dans la réalité de ce tête-à-tête que s'éclaire le passionnant problème de l'évolution d'une race qui s'éveille à la vie."

      Homme tout court, homme d'Eglise, homme d'Afrique. Ou plutôt homme de l'Eglise d'Afrique, ne serait-ce pas la meilleure définition de monseigneur Jean-Félix?