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Très Révérend Père Provincial,
Des soucis et des occupations de toutes sortes m'ont forcé à remettre jusqu'à ce jour le récit circonstancié de la mort du très regretté P. Anselme de Hemptinne.
à la mi-juillet il m'arriva malade. Aussitôt je le soignai de mon mieux. Après quelques jours il se sentit rétabli et, pressé par son zèle des Ames, voulut reprendre le chemin de sa chrétienté. J'insistai pour qu'il attendit encore quelques jours une guérison complète; peine perdue. Il voulait passer dans sa propre église la fête de la Portioncule. Il partit donc tout joyeux, mais hélas à l'heure la plus chaude du jour. Il voyagea en petit bateau tout le jour et toute la nuit et arriva à Pé-ki-kiao le premier août à trois heures du matin. Il passa les journées du premier et du deux août avec ses chrétiens, les exhortant -- c'était la dernière fois ! -- à célébrer la fête avec ferveur.
Après deux ou trois jours il se sentit de nouveau indisposé;
bientôt il dut s'aliter et le soir, appelant son domestique, il lui
dit: « Demain matin, préparez tout ce qu'il faut pour partir
pour King-chow. ».
Le matin du 8 août il consomma les saintes espèces, partit en chaise à porteurs, puis en bateau pour Schas,, où il arriva à 8 heures du soir, mort de fatigue. Il y passa la nuit. Le 9 août il voulut continuer son voyage; et il arriva ici vers huit heures du matin, bléme, les yeux abattus, et pourtant aussi joyeux qu'auparavant, comme ces paroles le montrent bien : « Mon cher Père, je vous arrive de nouveau et j'espère qu'après avoir reçu vos bons soins je pourrai retourner. » . De nouveau je ne m'épargnai aucune peine pour le soigner et lui fournir tout ce dont je pouvais disposer. Le R. P. Mathias et les Révérendes Soeurs Franciscaines m'aidaient aussi à le pourvoir du nécessaire. La première journée fut bonne, il ne pensa pas à garder le lit. Le 10 août, selon son habitude, il se leva de bonne heure. A cinq heures et demie, il célébra la sainte Messe et distribua la sainte Communion, sans savoir que c'était la toute dernière fois. L'avant-midi il avait conservé toute sa gaieté. Après le dîner il s'étendit sur une chaise-longue. Pour le divertir, je lui dis en riant: « Après votre mort, je chanterai une belle Messe de requiem ! Là-dessus je me mis à chanter : « Requiem eternam... In paradisum... » Je chantais faux; il m'interrompit : « Mon cher Père, si vous chantez ainsi après ma mort, certainement je sors vivant de mon cercueil ! ».
Qui l'eut pensé, Très Révérend Père? L'après-midi, à notre grand étonnement, il devint triste. Vers une heure et demie il désira prendre un peu de repos. Une heure après il se leva, demanda de l'eau, puis se remit au lit, se plaignant de ne pouvoir dire son bréviaire. Je le tranquillisai, puis me rendis à l'église pour y réciter mes Heures. Quand vers quatre heures je revins près du bon Père, je le trouvai très affaissé ! Une violente dysenterie s'était emparée de lui. Il ne faisait entendre aucune plainte et ne disait même mot de sa maladie. Je crus reconnaître les symptômes du choléra et jugeai que le malade devait recevoir les derniers sacrements. Immédiatement je communiquai la triste nouvelle au R. P. Mathias, qui habite aussi King-chow. Il me fit dire d'administrer les derniers sacrements, que lui-même ne tarderait pas à arriver.
Je dis alors au R. P. Anselme: « Mon cher Père, je trouve que vous êtes gravement malade; je ne vous le cache pas, je m'inquiéterai de ne pas vous administrer. Votre maladie ressemble tant au choléra! » Etonné, il me jeta un regard étrange, mais répondit aussitôt tranquillement : « Tout ce que vous faites est bien. Je me soumets à tout ce que le bon Dieu veut. ». J'entendis sa confession et l'exhortai à une ferme confiance au souvenir des grands et nobles sacrifices qu'il avait offerts à Dieu durant sa vie. Je lui administrai ensuite les derniers sacrements. Il répondit lui-même à toutes les prières. Après s'être entretenu intimement avec Notre-Seigneur, il me paria en ce sens : « Père Marcel, ayez la bonté de faire savoir aux membres de ma famine que les ayant aimés dans la vie et dans la mort, je les attendrai au ciel; dites-leur de ne pas pleurer ma mort. Le reliquaire de la sainte Croix,, que vous trouverez sur ma table, est pour ma mère; veuillez le lui faire parvenir. Dites à mes Supérieurs d'ici et de la Province et à mes confrères que je leur demande pardon de tout ce que j'aurais pu leur manquer en paroles ou en actions.... et moi je pardonne aussi. » Je répondis : « Mon cher Père et confrère, en leur nom je vous pardonne tout; » et avec un accent de profonde sincérité, il ajouta : « Merci, cher Père ! ».
La maladie faisait des progrès rapides; Le P. Anselme devint froid comme glace. Nos serviteurs lui frictionnèrent les jambes avec de l'eau-de-vie de Chine; et parvinrent à le réchauffer. Bientôt le coeur fut pris de malaise., les poumons aspiraient bruyamment; il se refroidit de nouveau et fut torturé de crampes effroyables. Tous les assistants furent témoins de cette héroïque patience qui marqua toute sa vie. Aucune plainte, mais de doux soupirs vers le Seigneur. Les serviteurs 1Achaient d'adoucir ses cuisantes souffrances en lui frictionnant les mains et les pieds. Le R. P. Mathias et les bonnes Soeurs Franciscaines se relayaient auprès de lui pour faciliter la respiration au moyen d'éther. Mais le cher malade sentait que désormais tous les efforts étaient vains. Il réclama les prières des agonisants, auxquelles il répondit lui-même. J'hésitai au « proficiscere, anima christiana : partez, âme chrétienne » ; il continua lui-même : « partez, âme chrétienne ». Comme le R. P. Mathias faisait observer qu'il était encore trop tôt, le malade insista : « Mon Père, je le sens, le Seigneur approche. » Je lui mis en mains le crucifix, qu'il embrassa à plusieurs reprises, puts déposa à côté de lui.
Alors il me saisit la main et la pressa longuement au point de faire craquer mes doigts, tout en dirigeant vers moi un regard inoubliable, regard d'adieu sur cette terre. Il pria alors mon domestique de ne plus le frictionner.. « Le Père est-il mieux? » - demanda celui-ci; et le mourant, rassemblant ses dernières forces, répondit doucement : « Hao à tièn ! Un peu mieux ! » . Puis il lui pressa le bras, dernière marque de reconnaissance. Avec force il retira de son cou son chapelet, chercha la médaille qui y était attachée et la pressa quelques instants à ses lèvres; puts il reprit le chapelet entre ses deux mains, leva les yeux au ciel et pria intérieurement. Alors il se retourna et au bout de quelques instants rendit sa belle âme à son Créateur. Il était dix heures du soir.
Prêtres, religieuses, serviteurs, nous étions tous émus jusqu'aux larmes, et nous nous disions l'un à l'autre : « Quelle belle mort ! » Aussitôt nous revêtimes le regretté défunt d'ornements noirs et nous l'exposâmes. Je fis prendre sa photographie par un étudiant - comme plus tard encore au cimetière - afin de l'envoyer à sa chère famille.
Le lendemain les chrétiens vinrent prier autour de la dépouille mortelle depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir.
Comme le R. P. Anselme avait succombé au choléra, et qu'il faisait à cette époque une chaleur insupportable, nous l'ensevelîmes sans retard et aussi solennellement que possible. Ses restes reposent maintenant au cimetière à côté des tombes de nos évêques et de nos missionnaires défunts.
La nouvelle inattendue se répandit rapidement à travers la Mission et stupéfia tous les missionnaires. Des Messes furent offertes pour le repos de l'âme du cher défunt. Les Tartares eux-mêmes, parmi lesquels il était venu mourir, qui l'avaient à peine connu et qui sont extrêmement pauvres, firent célébrer cinq Messes à leurs frais.
A Tan-tse-san, son ancienne chrétienté, les fidèles,
profondément affectés, vinrent assister en grand nombre au
service solennel; eux aussi firent (offrir des Messes pour le repos de
son âme. A Pe-ki-kiao, sa chrétienté actuelle, les
chrétiens pleurèrent d'émotion en apprenant sa mort.
En très grand nombre ils vinrent assister au service funèbre
et s'approchèrent de la sainte Table pour soulager l'âme de
leur Pasteur, qui s'était sacrifié tout entier pour le salut
de la leur. Les païens eux-mêmes faisaient son éloge
: « Ce Père était notre vie ! », disaient-ils.
Et de fait le R. P. Anselme jouissait de la pleine confiance des païens
et des chrétiens, qui tous le considéraient comme leur meilleur
défenseur contre une nombreuse troupe de brigands nichée
aux environs de Pe-ki-kiao.
Voici ce que j'entendis de plus d'un missionnaire au sujet de notre regretté confrère : « Le R. P. Anselme était un coeur noble et droit. Sa patience était invincible. Le zèle des Ames dévorait son coeur. Dieu et les âmes, c'était en Chine tout son idéal et toute sa vie ! »
Aimé de ses confrères et de ses chrétiens,
le P. Anselme s'est envolé de la terre pour aller contempler et
aimer au ciel Celui qui fut toujours son Dieu et son Tout ».
Votre fils obéissant,
Fr. MARCEL, f. M.