| retour à la table des matières | home |
Extrait d'une allocution prononcée le 17 décembre 1967
à l'occasion de la restauration
du monument funéraire de
Marie de Hemptinne
au Campo Santo à Mont-St-Amand – Gand
(traduction du néerlandais)
Nous sommes réunis ce matin pour célébrer la mémoire d'une jeune fille qui était en son temps honorée, admirée par tous les habitants de la ville de Gand. Lorsque à l'âge de 28 ans elle fut arrachée à l'affection des siens, elle n’avait que des amis dans toute la ville. Quel fut donc son secret ? Qu’a-t-elle fait pour mériter en si peu de temps une telle place dans le cœur de ses concitoyens ?
Marie de Hemptinne est née le 15 avril 1818, seconde d'une famille de six enfants. Ses parents étaient Félix-Joseph de Hemptinne et Henriette Lousbergs. Il m'est impossible de taire ici le nom des parents de Marie, tant est grande leur part aux mérites de leur fille, par le soin extrême qu'ils ont apporté à son éducation.
L'atmosphère qui régnait dans le cercle familial était toute de simplicité et de franchise. Rien d’étonnant que Marie ait eu le don de nouer des contacts avec son semblable. Sa sensibilité, son sens d’autrui, par sont l’origine de la spontanéité de ses sentiments de profonde compassion ou de joie débordante, par lesquels elle se mettait entièrement à la disposition de son prochain.
Marie avait à peine neuf ans lorsque le 20 novembre 1827 elle perdit sa mère. Louise, sa plus jeune sœur, qui deviendrait la Baronne Casiers et serait appelée à continuer l’œuvre des écoles gardiennes, avait à l'époque à peine un an et demi. Cette cruelle épreuve était pour Marie le prélude à une nouvelle phase dans sa formation : la peine, de travail et le renoncement.
Les années difficiles que connaissait l’industrie gantoise à cette époque empêchaient le père de Marie de s'occuper activement des soins du ménage. C'est ainsi qu'elle a été conduite à assumer elle-même de grosses responsabilités, étant la sœur aînée. Très tôt elle apprit à payer de sa personne, à se mettre à l'ouvrage pour d'autres que pour elle-même.
La spontanéité, le courage, voilà des traits de caractère brièvement esquissés, sans que je n'aie pour autant dégagé les motivations profondes qui orientèrent la vie de Marie. Pour les sonder, il convient d'interroger les quelques éléments épars qui nous restent de sa correspondance des années 1840 avec sa sœur bien-aimée Louise, qui était en pension. Voulant partager avec elle ses pensées les plus intimes, elle lui ouvrait son cœur ; mais quelque fussent les mots ou les images qui traduisaient ses sentiments, l’idée maîtresse demeurait : Louange aux Créateur qui aime sa création et amour du prochain à l'exemple du Maître.
Je crois avoir replacé Marie de Hemptinne dans le cadre familial qui lui modela le comportement. Il s'agit maintenant de la resituer dans le cadre de la société de l'époque.
Les années de 1815 à 1820 avait été déplorables pour l'industrie du tissage, qui était depuis longtemps l'industrie traditionnelle du pays flamand. Les premières années du régime hollandais avaient entraîné une désorganisation complète des circuits commerciaux qui en assuraient des débouchés. De longue date ceux ci avait été axés vers le sud et durent être brutalement réorientés vers le nord. Ce qui plus est, les lourdes taxes imposées par les marchands hollandais pesaient sur les artisans des bords de la Lys de l'Escaut. Ce ne fut pas avant cinq ans plus tard, qu'une législation appropriée régularisa les conditions commerciales
C'est à cette époque qu’une autre circonstance, bien plus fondamental encore, compromit de manière irréversible l'artisanat flamand : la mécanisation de l'industrie textile anglaise. Les prix sur les marchés mondiaux en subirent une telle mutation, que l'artisanat familial en était condamné.
Malgré une situation désespérée quelques industriels gantois tentèrent avec courage de remonter le courant. En modernisant leurs installations, il parvinrent progressivement à offrir des emplois en nombre croissant. Toutefois à l'époque où se situe notre récit, c’est à dire autour de 1840, les plaies infligées au peuple par les années de misère, sont loin d'être cicatrisée.
Devant la pauvreté et la misère, augmentées de famine causée par une succession de mauvaises récoltes, Marie, élevée dans une atmosphère d'ouverture à autrui, qui était incapable d'indifférence. Bien au contraire elle intervenait partout pour soutenir, aider et consoler. Son premier soin fut le bien-être matériel et moral des ouvriers de l'usine paternelle, rue des Meuniers. Elle ne tarda toutefois pas à étendre son action de bienfaisance a quiconque était dans le besoin.
Il serait vain de vouloir énumérer toutes ces visites, tâches simples et humbles au service des plus déshérités. Que l'on ne perdent toutefois pas de vue que, pour la jeune fille raffinée qu'elle n'avait cessée d'être, cette vie de dévouement devait lui avoir coûté maints renoncements et maintes victoire sur elle-même.
Les années s'écoulant, son expérience charitable s'enrichissant, la sensibilité très vive de Marie, qui lui permettait de sonder les cœurs, lui fit découvrir où se trouvait la plus grande détresse. Les jeunes mamans et les femmes enceintes, de même que les vieillards devinrent dès lors l'objet de ses soins tout particuliers. Mais, ainsi qu'en témoignent ses lettres, c'est parmi la jeunesse qu'elle trouvera le plus grand abandon.
Sans éducation et enseignement adéquat, l'avenir de la jeunesse ouvrière aurait été sombre. L'épanouissement auquel de développement continu de l'industrie gantoise l’appelait, lui aurait été refusé. Un réseau d'écoles appropriées devenait une nécessité. Voilà tout un programme auquel Marie de Hemptinne s'attache avec ardeur. En la personne du Chanoine De Decker, elle trouve un allié sur lequel elle peut compter. Le soutien de S.E. Mgr Delebecque, évêque de Gand, lui est également assuré. C'est ainsi qu'en passant par l'enseignement dominical gratuit, assuré dans les locaux de l'évêché, nous arrivons au sommet de son oeuvre : la fondation de l’œuvre des écoles gardiennes.
La première école gardienne ouvre ses portes en 1896, avec 12 enfants, six fillettes en six garçons. Elle est établie dans le couvent « Ter Haege » des sœurs de la charité, à la rue des Meuniers. C’est le début d’un départ vertigineux qu'il ne lui sera malheureusement pas donné de voir. Le 7 novembre 1846, Marie fut emporté par une maladie courte mais pénible, contractée probablement lors d’une de ses visites charitables.
En commençant cet exposé, j'ai posé la question du secret de Marie. Pourquoi ? Comment ? Je ne vois pas d'autres réponses que sa foi en l'évangile qui lui proposait le récit du bon samaritain : Marie a appris à écouter la plainte de son prochain et n'hésitait pas à payer de son temps pour consoler et bander les plaies, en toute humilité et grâce aux ressources intarissables de sa vive imagination et de son esprit inventif.
Constance de l'imagination : tel est le mystère qui sous-tend la vie de Marie de Hemptinne et fit d’elle une figure de proue. Merveille et richesse de l'imagination qui restera l'apanage des meilleurs d'entre nous.
XH, à l'époque secrétaire de l'Assoc. Familiale