Nous sommes réunis ce matin pour célébrer la
mémoire d'une jeune fille qui était en son temps
honorée, admirée par tous les habitants de la ville de
Gand. Lorsque à l'âge de 28 ans elle fut arrachée
à l'affection des siens, elle n’avait que des amis dans
toute la ville. Quel fut donc son secret ? Qu’a-t-elle fait pour
mériter en si peu de temps une telle place dans le cœur de
ses concitoyens ?
Marie de Hemptinne est née le 15 avril 1818, seconde d'une
famille de six enfants. Ses parents étaient Félix-Joseph
de Hemptinne et Henriette Lousbergs. Il m'est impossible de taire ici
le nom des parents de Marie, tant est grande leur part aux
mérites de leur fille, par le soin extrême qu'ils ont
apporté à son éducation.
L'atmosphère qui régnait dans le cercle familial
était toute de simplicité et de franchise. Rien
d’étonnant que Marie ait eu le don de nouer des contacts
avec son semblable. Sa sensibilité, son sens d’autrui, par
sont l’origine de la spontanéité de ses sentiments
de profonde compassion ou de joie débordante, par lesquels elle
se mettait entièrement à la disposition de son prochain.
Marie avait à peine neuf ans lorsque le 20 novembre 1827 elle
perdit sa mère. Louise, sa plus jeune sœur, qui
deviendrait la Baronne Casiers et serait appelée à
continuer l’œuvre des écoles gardiennes, avait
à l'époque à peine un an et demi. Cette cruelle
épreuve était pour Marie le prélude à une
nouvelle phase dans sa formation : la peine, de travail et le
renoncement.
Les années difficiles que connaissait l’industrie gantoise
à cette époque empêchaient le père de
Marie de s'occuper activement des soins du ménage. C'est ainsi
qu'elle a été conduite à assumer elle-même
de grosses responsabilités, étant la sœur
aînée. Très tôt elle apprit à payer de
sa personne, à se mettre à l'ouvrage pour d'autres que
pour elle-même.
La spontanéité, le courage, voilà des traits de
caractère brièvement esquissés, sans que je n'aie
pour autant dégagé les motivations profondes qui
orientèrent la vie de Marie. Pour les sonder, il convient
d'interroger les quelques éléments épars qui nous
restent de sa correspondance des années 1840 avec sa sœur
bien-aimée Louise, qui était en pension. Voulant
partager avec elle ses pensées les plus intimes, elle lui
ouvrait son cœur ; mais quelque fussent les mots ou les images
qui traduisaient ses sentiments, l’idée maîtresse
demeurait : Louange aux Créateur qui aime sa création et
amour du prochain à l'exemple du Maître.
Je crois avoir replacé Marie de Hemptinne dans le cadre familial
qui lui modela le comportement. Il s'agit maintenant de la resituer
dans le cadre de la société de l'époque.
Les années de 1815 à 1820 avait été
déplorables pour l'industrie du tissage, qui était depuis
longtemps l'industrie traditionnelle du pays flamand. Les
premières années du régime hollandais avaient
entraîné une désorganisation complète des
circuits commerciaux qui en assuraient des débouchés. De
longue date ceux ci avait été axés vers le sud et
durent être brutalement réorientés vers le nord. Ce
qui plus est, les lourdes taxes imposées par les marchands
hollandais pesaient sur les artisans des bords de la Lys de l'Escaut.
Ce ne fut pas avant cinq ans plus tard, qu'une législation
appropriée régularisa les conditions commerciales
C'est à cette époque qu’une autre circonstance,
bien plus fondamental encore, compromit de manière
irréversible l'artisanat flamand : la mécanisation de
l'industrie textile anglaise. Les prix sur les marchés mondiaux
en subirent une telle mutation, que l'artisanat familial en
était condamné.
Malgré une situation désespérée quelques
industriels gantois tentèrent avec courage de remonter le
courant. En modernisant leurs installations, il parvinrent
progressivement à offrir des emplois en nombre croissant.
Toutefois à l'époque où se situe notre
récit, c’est à dire autour de 1840, les
plaies infligées au peuple par les années de
misère, sont loin d'être cicatrisée.
Devant la pauvreté et la misère, augmentées de
famine causée par une succession de mauvaises récoltes,
Marie, élevée dans une atmosphère d'ouverture
à autrui, qui était incapable d'indifférence. Bien
au contraire elle intervenait partout pour soutenir, aider et consoler.
Son premier soin fut le bien-être matériel et moral des
ouvriers de l'usine paternelle, rue des Meuniers. Elle ne tarda
toutefois pas à étendre son action de bienfaisance a
quiconque était dans le besoin.
Il serait vain de vouloir énumérer toutes ces visites,
tâches simples et humbles au service des plus
déshérités. Que l'on ne perdent toutefois pas de
vue que, pour la jeune fille raffinée qu'elle n'avait
cessée d'être, cette vie de dévouement devait lui
avoir coûté maints renoncements et maintes victoire sur
elle-même.
Les années s'écoulant, son expérience charitable
s'enrichissant, la sensibilité très vive de Marie, qui
lui permettait de sonder les cœurs, lui fit
découvrir où se trouvait la plus grande détresse.
Les jeunes mamans et les femmes enceintes, de même que les
vieillards devinrent dès lors l'objet de ses soins tout
particuliers. Mais, ainsi qu'en témoignent ses lettres, c'est
parmi la jeunesse qu'elle trouvera le plus grand abandon.
Sans éducation et enseignement adéquat, l'avenir de la
jeunesse ouvrière aurait été sombre.
L'épanouissement auquel de développement continu de
l'industrie gantoise l’appelait, lui aurait été
refusé. Un réseau d'écoles appropriées
devenait une nécessité. Voilà tout un programme
auquel Marie de Hemptinne s'attache avec ardeur. En la personne du
Chanoine De Decker, elle trouve un allié sur lequel elle peut
compter. Le soutien de S.E. Mgr Delebecque, évêque
de Gand, lui est également assuré. C'est ainsi qu'en
passant par l'enseignement dominical gratuit, assuré dans les
locaux de l'évêché, nous arrivons au sommet de son
oeuvre : la fondation de l’œuvre des écoles
gardiennes.
La première école gardienne ouvre ses portes en 1896,
avec 12 enfants, six fillettes en six garçons. Elle est
établie dans le couvent « Ter Haege » des
sœurs de la charité, à la rue des Meuniers.
C’est le début d’un départ vertigineux qu'il
ne lui sera malheureusement pas donné de voir. Le 7 novembre
1846, Marie fut emporté par une maladie courte mais
pénible, contractée probablement lors d’une de ses
visites charitables.
En commençant cet exposé, j'ai posé la question du
secret de Marie. Pourquoi ? Comment ? Je ne vois pas d'autres
réponses que sa foi en l'évangile qui lui proposait le
récit du bon samaritain : Marie a appris à écouter
la plainte de son prochain et n'hésitait pas à payer de
son temps pour consoler et bander les plaies, en toute humilité
et grâce aux ressources intarissables de sa vive imagination et
de son esprit inventif.
Constance de l'imagination : tel est le mystère qui sous-tend la
vie de Marie de Hemptinne et fit d’elle une figure de proue.
Merveille et richesse de l'imagination qui restera l'apanage des
meilleurs d'entre nous.
XH, à l'époque secrétaire de l'Assoc. Familiale