En 1935, la Commission d'Assistance publique (C.A.P.) de
Namur inaugurait à Jauche un sanatorium destiné à
soigner gratuitement les femmes et jeunes filles atteintes de tuberculose.
Quoique le "Sana" soit excentré par rapport au village,
une parfaite symbiose s'établit rapidement entre les pensionnaires,
les Sœurs, le personnel et les Jauchois. Qui, en effet, n'aurait pas eu
de la sympathie pour ces victimes d'un mal qui, à l'époque,
ne pouvait être jugulé qu'avec beaucoup de soins, une nourriture
aussi adaptée qu'abondante et enfin un air parfaitement sain. Plusieurs
Jauchois et Jauchoises furent appelés à travailler au Sana
tandis que les Docteurs Dupont et Van Cutsem, attachés à
l'établissement, et M. Fichefet, Directeur technique, tous trois
habitant Jauche, jouissaient de l'estime générale en raison
du dévouement que chacun leur connaissait.
Jauche reste dans la mémoire des malades guéries,
comme un havre où elles ont récupérer force et santé,
mais, par contre, ce n'est pas sans un serrement de cœur que les Jauchois
retrouvent, à la Toussaint, dans leur cimetière, les petites
croix de bois marquant l'inhumation de pensionnaires du Sana souvent décédées
dans le dénuement.
Si un élan formidable a été engendré pour
soulager et finalement vaincre la tuberculose, c'est en grande partie grâce
à M. Charles de Hemptinne qui y a consacré toute sa fortune.
Ce n'est pas d'hier que des de Hemptinne sont à Jauche puisqu'en
1747 nous y trouvons déjà Fernand Joseph de Hemptinne, chef-mayeur.
De 1747 à 1877, les de Hemptinne, à Jauche, sont mayeurs
ou chefs-mayeurs, maires ou bourgmestres, suivant les régimes; la
plupart sont notaires ou docteurs.
La noblesse de la famille de Hemptinne remonte à des temps très
reculés. Il est à noter toutefois qu'elle ne faisaient guère
étalage de ses titres; mariés bien souvent en dehors de la
noblesse, ils signent De Hemptinne ou Dehemptinne, ce qui nous a incité
à écrire De Hemptinne dès le début de cet ouvrage.
M. Charles de Hemptinne était certes le châtelain
du village, mais chacun l'appelait Mossieû Châles (Monsieur
Charles). Chaque jour, en compagnie de son fidèle garde-chasse,
François Benoit (dit "Le Tchëk), qui lui portait fusil et gibecière,
il traversait le village pour se rendre au Grand Bois via la rue du Bois.
Très fréquentes également étaient ses visites
aux fermiers et tenanciers qui le tenaient en grande estime. Tandis que
la sœr de M. de Hemptinne (Mademoiselle Mimie) était la Providence
des pauvres, M. Ch. de Hemptinne veillait au maintien et à la prospérité
de son capital. Esprit de lucre? Certes non, quand on sut plus tard la
noble idée qui germait en lui. Sa vie durant, M. Ch. de Hemptinne
pensa b soulager le prochain: le bouillon distribué quotidiennement
aux villageois nécessiteux n'en est-il pas un bel exemple? Enfin,
aimant son village, signalons qu'ili aimait favoriser les sociétés
locales; aussi, était-il Président de "L'Association catholique"
et de la Fanfare royale "Les Ecoles".
Né en 1846, décédé en 1922, c'est
en 1910 déjà que Ch. de Hemptinne décide de consacrer
sa fortune à la lutte contre une maladie implacable: la tuberculose.
Décrire comment du promoteur on en vint à la réalisation,
tel est le but de la suite de ce chapitre pour lequel il a été
fait usage de très larges extraits de presse et de renseignements
très intéressants fournis par Mme Clément Delgoffe-Willemart,
co-fondatrice de l'a.s.b.l. "Home de Hemptinne".
C'est par testament olographe, en date du 12 avril 1910, que Messire
Charles, Henri, Félix, Joseph de Hemptinne légua aux hospices
civils de Namur 1.138 hectares de terres et 600.000 F. Ce testament spécifiait
notamment:
"Je lègue aux hospices civils de la ville de Namur tous
les immeubles que je possèderai le jour de mon décès,
sous condition d'édifier, dans mon bois de Jauche-Enines, un vaste
sanatorium dans lequel seront recueillies, gratuitement, les femmes et
jeunes fines tuberculeuses de la province de Namur et des communes où
je possèderai des immeubles; ces dernières auront un droit
de préférence sur les autres malades.
"Ce bois sera converti en un vaste parc et les arbres seront conservés,
dans la limite du possible, pour la beauté du site. Les constructions
seront de la plus grande simplicité mais en tenant compte de tout
le confort moderne pour les établissements de ce genre.
"Mon château de Jauche et ses dépendances seront
transformés en école-asile, dans laquelle seront recueillies
les petites filles présentant des symptômes de tuberculose.
Pour autant que la loi ne s'y oppose pas, je désire que ces différents
établissements soient desservis par des religieuses. Une chapelle
sera annexée à l'établissement principal et le desservant
recevra annuellement mille francs".
Le signataire de ce testament mourut le 11 avril 1922, en son
château de Jauche où il était né le 24 mars
1846.
Les immeubles, légués à la "Commission administrative
des Hospices civils de Namur, comme s'appelait à l'époque
la Commission d'Assistance publique (C.A.P.), furent évalués,
après le décès, au montant de 7.966.089,25 F.
Un arrèté royal du 5 novembre 1924 autorisa la Commission
des Hospices civils à accepter ce legs, après avoir rejeté
la requête introduite contre celui-ci par dix personnes qui se prétendaient
héritiers légaux du défunt.
Pour permettre la construction du futur sanatorium, l'on vendit
divers terrains de même que la ferme de Bierbeek; certains terrains
furent échangés et une partie du "Grand Bois" fut défrichée,
mais de longues années d'études et de tractations furent
encore nécessaires avant l'approbation définitive du projet.
Les C.A.P. ayant été créées en vertu
de la loi du 10 mars 1925 par la fusion des Commissions des Hospices et
des Bureaux de Bienfaisance, ce fut la C.A.P. de Namur qui mit en adjudication
et confia, en 1931, aux Entreprises Générales A. Dejardin
de Bruxelles la construction du Sanatorium Ch. de Hemptinne pour la somme
globale de 10 millions de francs.
En 1935, le Sanatorium était terminé et inauguré
par la C.A.P. de l'époque qui était constituée de
MM. Ernest Dantinne, président ; Léon Lespineux, Edouard
Ronvaux, Jules Anciaux-Borlée, Antoine Saintraint, Maurice Servais,
Joseph Vrithoff, Gaston Bodson, membres; Cyrille Ferard, secrétaire.
Les bâtiments, entourés d'un parc de quinze hectares,
prolongés par un bois de trente hectares, dans un paysage très
large, d'une grande douceur de lignes et de coloris, accueillirent leurs
premières malades en mai 1935. Les services hospitaliers et l'économat
étaient assurés par les Sœurs de Charité de Namur,
sous la direction médicale du Dr Fernand Dupont.
En 1940, le Dr Dupont et M. Fichefet, Directeur technique, étant
mobilisés, la Révérende Sœur Alphonse du Sacré-Cœur,
née Julie Jaradin, de Gembes près de Gedinne, fit face, seule,
avec un grand courage, aux jours angoissants de l'invasion et de leurs
conséquences: la grande bataille de chars qui eut lieu dans la plaine
voisine de Jandrain et l'occupation du Sanatorium par une unité
sanitaire allemande.
Après la cessation des combats, le Dr Dupont, MM. Fichefet,
Directeur, et Gilbert Barzin, Secrétaire de la C.A.P. de Namur,
ayant réintégré leurs fonctions, la vie au Sanatorium
reprit un cours plus normal -tout en se heurtant bientôt à
des difficultés de ravitaillement qui furent jugulées par
des prodiges de débrouillardise et de dévouement.
Du précieux bétail, amené clandestinement,
était souvent abattu la nuit, dans les fourrés voisins, sous
le couvert des grands arbres. Le Sana fut largement ravitaillé par
les fermiers de la Fondation, dont les exploitations agricoles se trouvaient
dans les environs: Grand-Hallet, Hanret, Hemptinne, Jandrain, Jauche, Mont-Saint-André,
Thisnes. A Jauche même, un comité de jeunes filles s'était
constitué en vue de rendre régulièrement visite aux
malades et de leur procurer un complément de douceurs et de ravitaillement.
Pendant les huit années qui suivirent la libération,
les privations du temps de guerre amenèrent l'établissement
à soigner avec succès quelque quatre mille malades. Ce fut
une période d'efforts accrus.
A partir de 1954, l'introduction des antibiotiques et des sulfamides
ainsi que l'application de nouvelles thérapeutiques amorcèrent
une dépopulation de l'établissement qui allait s'accentuer
au cours des années suivantes.
Sous la présidence du Dr Jules Collart, la C.A.P. de Namur
étudia plusieurs projets de transformation de l'activité
du Sanatorium: accueil d'autres catégories de malades, traitement
de la sclérose en plaques et des maladies grabataires en général,
création d'un centre d'hébergement pour vieillards malades
chroniques (Home Charles de Hemptinne).
En sa séance du 10 novembre 1966, la Commission, composée
de
MM. Devyver, président; de Thysebaert, Gilles, Hubaut, Yernaux,
Guillite et Duquesne, membres; Barzin, secrétaire, siégeant
au Sanatorium, décida de concentrer, en les réunissant au
centre de l'établissement, malades, personnel de soins et services
généraux, en vue de réduire les frais d'exploitation.
Le Comte de Hemptinne, professeur à l'Université de Louvain
représentant la famille du fondateur, marqua son accord à
cette mesure transitoire.
La population du Sanatorium étant en constante régression,
il avait lieu de considérer la mission de l'institution comme terminée.
En effet, d'une part, le fléau était largement enrayé
sur le plan médical et d'autre part, sur le plan social, le traitement
de la tuberculose était désormais pris en charge par un Fonds
spécial d'Assistance. La C.A.P. de Namur décida donc d'entamer
une reconversion de l'œuvre en s'orientant vers l'accueil des handicapés
de plus de 21 ans en faveur desquels peu d'efforts avaient été
consentis jusqu'alors.
Une première réunion entre les dirigeants de la
C.A.P. et les dirigeants de l'a.s.b.l. "Au service des Handicapés
de la Province de Namur eut lieu à Jauche le 29 septembre 1966,
réunion au cours de laquelle fut étudiée la reconversion
du Sanatorium et l'accueil des arriérées mentales de plus
de 21 ans. (Ultérieurement, il sera décidé d'accueillir
également les hommes).
Le 28 juin 1968, après de multiples démarches, l'a.s.b.l.
"Home de Hemptinne" était créée au cours d'une Assemblée
générale constitutive se tenant à Jauche. Les membres
ci-après en approuvèrent les statuts:
- Le comte Marc de Hemptinne, professeur à l'U.C.L.
- Le comte Xavier de Hemptinne, professeur à l'U.C.L.
représentants de l'a.s.b.l. familiale de Hemptinne
- Portray R., docteur en médecine
- Dierckx R., docteur en médecine
- Spineux A., inspecteur des Mutualités chrétiennes
membres du Conseil supérieur des handicapés
- Devyver F., avocat
- Le baron de Thysebaert P., administrateur de sociétés
- Gilles D., pensionné
- Hubaut G., secrétaire de Fédération mutualiste
- Yernaux P., négociant
- Guillitte P., affréteur
- Duquesne E., docteur en droit
- Thiran E,,, docteur en droit
membres de la Commission d'Assistance publique de Namur
- Hendrick J., député permanent
- Bonzi R., député permanent
- Lekeu A., épouse Laduron, employée
- Defleur M., docteur en sciences pédagogiques
- Delvaux R., inspecteur de l'Education populaire
- Lorent A., contrôleur des Mutualités socialistes
- Philippin A., fonctionnaire
- Delvaux G., employé
- Thirifays J., employé
représentants de l'a.s.b.l. "Au service des Handicapés
de la Province de Namur
- Wermer V., général-directeur du Centre de sociologie
de la guerre à l'U.L.B.
- Delcourt J., épouse Verecken
- Froidmont C., épouse Hackars, médecin, directeur
de I'Institut d'Hygiène sociale de la Province de Namur
- Willemart A., épouse Clément Delgoffe
représentants des Associations de parents d'enfants handicapés
mentaux des provinces de Namur et de Brabant
La Commission d'Assistance publique de Namur ayant reçu
l'accord du dernier des quelque cent quatre-vingts héritiers
de la famille de Hemptinne, elle dut encore attendre l'accord des autorités
de tutelle - Ville de Namur et députation permanente - pour remettre
l'ensemble des installations de Jauche à l'a.s.b.l. "Home de Hemptinne".
Finalement, le 15 décembre 1974, le Home de Hemptinne
accueillait ses premiers handicapés. Tel qu'il a été
conçu, le Home de Hemptinne est un établissement avec centre
occupationnel pour adultes (hommes et femmes) atteints d'arriération
mentale profonde et sévère, incapables de travailler. Connectée
sur un nouveau problème social, la Fondation de Hemptinne reste
ainsi parfaitement dans l'esprit de son fondateur.